Les mots d’Emile Zola

mardi, avril 25, 2017 4 0

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu Zola, plus de dix ans, au collège où ses mots avaient appesanti mes désirs d’enfant, mots trop grands pour une ambition à sa mesure : lire Nana en 6ème sous L’oeil du loup de Pennac.C’est en regardant Cézanne et moi que m’est revenu l’envie soudaine de me plonger dans ce qui ne me semblait être que pesanteur. Erreur. L’Oeuvre de Zola m’a ravie, non de légèreté certes, mais de littérature à connaître l’âme humaine, à se plonger dans la palette de ses couleurs, toile d’humanité à la lumière crue, aux modèles pourfendus de véracité. Zola nous expose avec génie l’obsession des hommes pour leurs arts. Tout y est tension et moments de béatitudes, franche camaraderie et solitude extrême, la réussite des uns n’empêchant pas la misère des autres, amenuisant peu à peu le souvenir béat d’une enfance partagée, irréversiblement courbée par le poids de l’ambition.

 

Le poêle commençait à rougir, une grosse chaleur se dégageait. Justement, la Baigneuse, placée très près, semblait revivre, sous le souffle tiède qui lui montait le long de l’échine, des jarrets à la nuque. Et tous les deux, assis maintenant, continuaient à la regarder de face et à causer d’elle, la détaillant, s’arrêtant à chaque partie de son corps. Le sculpteur surtout s’excitait dans sa joie, la caressait de loin d’un geste arrondi. Hein ? le ventre en coquille, et ce joli pli à la taille, qui accusait le renflement de la hanche gauche !

À ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait frémi d’une onde légère, la hanche gauche s’était tendue encore, comme si la jambe droite allait se mettre en marche.

— Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau, sans rien voir. Ah ! c’est ça que j’ai soigné ! Là, mon vieux, la peau, c’est du satin. 

Peu à peu, la statue s’animait tout entière. Les reins roulaient, la gorge se gonflait dans un grand soupir, entre les bras desserrés. Et, brusquement, la tête s’inclina, les cuisses fléchirent, elle tombait d’une chute vivante, avec l’angoisse effarée, l’élan de douleur d’une femme qui se jette.

Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut un cri terrible.

— Nom de Dieu ! ça casse, elle se fout par terre !  

En dégelant, la terre avait rompu le bois trop faible de l’armature. Il y eut un craquement, on entendit des os se fendre. Et lui, du même geste d’amour dont il s’enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risque d’être tué sous elle. Une seconde, elle oscilla, puis s’abattit d’un coup, sur la face, coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la planche.

Claude s’était élancé pour le retenir.

— Bougre ! tu vas te faire écraser !  

Mais, tremblant de la voir s’achever sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui tomber au cou, il la reçut dans son étreinte, serra les bras sur cette grande nudité vierge, qui s’animait comme sous le premier éveil de la chair. Il y entra, la gorge amoureuse s’aplatit contre son épaule, les cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la tête, détachée, roulait par terre. La secousse fut si rude qu’il se trouva emporté, culbuté jusqu’au mur ; et, sans lâcher ce tronçon de femme, il demeura étourdi, gisant près d’elle.

 

Zola nous dévoile les dessous de la création, la perdition physique pour ses mots à construire des images qui nous habiteront toujours, éclairées par la lumière toujours trop faible de l’atelier de son personnage, monstrueux de ne vivre que pour une baigneuse incongrue sur la Seine, de ne rien aboutir jamais, si ce n’est son malheur.

Il faut lire Zola pour ce qu’il fait de la vie : une œuvre pénétrante dont chacun peut retirer un bout pour soi. On se délecte de l’Oeuvre un jeudi soir autour d’une bouillabaisse entre camarades avant de retourner travailler.

4 Comments
  • Corentine
    avril 27, 2017

    L’Oeuvre est l’un de mes préférés de la série des Rougon-Macquart, je me souviens de cette scène, poignante : Christine se contraignant à se dévêtir pour être peinte par celui qu’elle aime, Claude.
    Si tu as aimé celui-ci, tu aimeras tous les autres, aussi forts, aussi vrais, aussi riches. C’est tout cela Zola, la belle littérature, vivante et plurielle.
    Ton article était très agréable à lire 😉

    • Votrefillecherie
      avril 27, 2017

      Merci !
      Oui j’en lirai d’autres, surtout que j’ai la quasi-intégralité de son oeuvre dans mes placards.
      C’est vrai que le personnage de Christine est particulièrement poignant, j’aurais claqué la porte depuis longtemps à sa place.

  • Aurore
    avril 27, 2017

    J’ai lu Zola alors que j’étais à la fac, commençant par Germinal que j’avais abandonné plus jeune. C’est une folie de le faire lire plus jeune, alors qu’avec un peu de bouteille et d’envie, j’ai dévoré une grande partie de sa série des Rougons.
    Je n’ai pas lu L’Oeuvre !

    • Votrefillecherie
      avril 27, 2017

      En 8ans d’études de Lettres, jamais on ne m’a fait lire Zola.
      Le 19ème étant le grand absent de mon cursus. Mais je crois que le lire sur la base du volontariat, poussée par l’envie est encore la meilleure solution pour le découvrir et l’apprécier.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *