Les mots de Raymond Radiguet

jeudi, mars 5, 2015 0 4
aff_diable_au_corps-01

 

Le Diable au corps porte en lui toute l’opiniâtreté de la jeunesse.
 
Ce roman de formation est le témoignage amoral d’un enfant prétendant grandir sans en avoir l’envergure. Monstre d’égoïsme, souvent cruel, nécessairement menteur, François est le produit d’une éducation laxiste dans la grande récréation qu’est là guerre.
 

« Que ceux déjà qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeune garçons : quatre ans de grandes vacances. »

 

Le jeune homme, intellectuellement précoce et amateur de l’école buissonnière, séduit Marthe, dont l’époux est au front, il en fait sa maîtresse plus par caprice que par amour, se complaisant rapidement dans son rôle pernicieux d’amant jaloux.

 

« Je devais à la guerre mon bonheur naissant ; j’en attendais l’apothéose. J’espérais qu’elle servirait ma haine comme un anonyme commet le crime à notre place. »

 

François n’est pas courageux, dénué de toute générosité leur idylle n’est définie que par le prisme de son égoïsme enfantin. Les deux amants jouent au jeu dangereux d’être adultes dans leurs corps d’enfants qui s’éveillent à l’érotisme.

 

« Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser d’une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, mais nous restions incapables. »

 

Si Le Diable au corps est un chef d’oeuvre, un classique qu’il faut découvrir, c’est par son immoralité élégante, son cynisme si bien porté par le narrateur cruel, cette peinture transgressive de l’amour et de la guerre. Son écriture incisive nous essouffle, on dévore le court roman comme une unique Maxime dont on veut retenir à jamais l’amorale vérité.
 
3A76E97352374FF09E182A17CC6D504B
 

« Sera-t-on surpris de ne point trouver dans un livre sur l’adolescence, cette fameuse ‘inquiétude’ si à la mode depuis quelques années ? Mais pour le héros du Diable au corps […] son drame est ailleurs. Ce drame naît davantage des circonstances que du héros lui-même. On y voit la liberté, le désœuvrement, dus à la guerre, façonner un jeune garçon et tuer une jeune femme. Ce petit roman d’amour n’est pas une confession, et surtout au moment où il semble davantage en être une. C’est un travers trop humain de ne croire qu’à la sincérité de celui qui s’accuse ; or, le roman exigeant un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse autobiographie qui semble la plus vraie. »

[Raymond Radiguet, Les Nouvelles littéraires, 10 mars 1923]

 

Il faut lire ce petit livre avec un panier à provision au bord de la Marne.

Les collages de Massogona Sylla

dimanche, mars 1, 2015 0 6

 

Parisienne de naissance, Massogona Sylla passe une grande partie de son enfance en Côte d’Ivoire. De retour en France l’année de ses 18 ans elle s’intéresse à la photographie, art qu’elle dépasse pour s’approprier celui du collage. Ses détonants patchworks questionnent la place de la femme dans la société en se réappropriant les codes de la mode, mais aussi ceux de ses maîtres : Lachapelle, Basquiat, Goude, Picasso…

 

Ses mélanges colorés de pagnes et de peaux nous rappellent la diversité constitutive de la beauté du monde. Un imaginaire élégant, multicolore, pluriforme, bariolé, rafistolé, une vision de l’humanité loin d’être en papier mâché.

massogona sylla

 

A défaut de pouvoir se rendre à ses expositions sur la région parisienne on peut la suivre sur son site, son Facebook et son Tumblr.

 

Bovarysme écorné

jeudi, février 26, 2015 0 4

votrefillecherie

 

A 17 ans j’étais atteinte d’un bovarysme maladif.

La vie ne serait jamais à la hauteur de mes espoirs romanesques. J’étais sortie avec des garçons pour me créer des aventures, elles ne m’apportèrent que la légère euphorie de la séduction, une première fois protocolaire. J’avais connu le sentiment amoureux si profond et destructeur à 15 ans que je pensais tout connaître, mais j’y survécu. A 19 ans seule dans mon studio, je passais mon temps à attendre que quelque chose me tombe dessus, de préférence un objet mâle qui aurait comblé mon manque affectif et sexuel et m’aurait engrossé d’un avenir. J’en arrivais même à regretter la fadeur des relations à passion feinte, un goût amère dans la bouche, l’angoisse de ne pouvoir jamais m’en débarrasser. Je fantasmais des transcendances avec des inconnus à peine entrevus le jour, et je désespérais de rester si fatiguée, assise chez moi le soir, avec l’idée de rencontrer l’idéal en sortant, et la certitude déprimante qu’il n’en serait rien. Les hommes ne me plaisaient que dans mes rêveries stériles, mes fantasmes demeuraient capitonnés de mutisme, et la réalité boursouflait en moi toujours plus décevante. Le temps se décousait point par point entre mes doigts, se nouant en pelote mélancolique sans que je ne puisse bouleverser la surface lisse de mon quotidien. Mon passé m’apparaissait comme une boule régulière d’unités temporelles, rangées uniformes de jours et de nuits qu’aucun coup de ciseaux ne venait achever.

Convaincue de la beauté de la vie j’avais juste peur d’en laisser à côté.

 

[Texte de fond de tiroir – 2010]

On écoute Solène des Ogres de Barback.