Les mots de Boubacar Boris Diop

mardi, avril 7, 2015 0 4

boubacar diop

 

Murambi, le livre des ossements ouvre ses pages sur l’horreur du génocide rwandais, l’avant, le pendant et l’après, à travers les destins amputés de Tutsi ou de Hutu, de victimes ou de bourreaux, des regards de près et de loin, qui font monter des bouts de verre dans votre gorge. Comme l’affirme Toni Morrison « Ce roman est un miracle », on assiste à l’incompréhensible barbarie, l’apogée de la sauvagerie humaine, l’innommable dilapidation, l’amoncellement orchestré de milliers de corps suppliciés dont les dépouilles tentent d’insuffler la vie aux rescapés.

 

« Il voulait dire à la jeune femme en noir – comme plus tard aux enfants de Zakya – que les morts de Murambi font des rêves, eux aussi, et que leur plus ardent désir est la résurrection des vivants. »

 

Il faut avoir le cœur bien accroché pour accepter que ce massacre ne soit pas que fiction, que les atrocités racontées soient tirées de témoignages recueillis lors d’une résidence d’écrivains au Rwanda en juillet 1998. L’admirable postface de 2011 de Boubacar Boris Diop, présente le récit comme le tissu fictionnel de souvenirs de rescapés, une effroyable polyphonie cahotante que l’auteur rend audible grâce au dialogue entre ses propres personnages.

 

jackpicone

 

« Oui, j’étais obligé d’avaler et de recracher leur sang, il m’entrait dans tout le corps. Pendant ces minutes, j’ai pensé que chercher à survivre n’était peut-être pas la bonne décision. J’ai mille fois été tenté de me laisser mourir. Quelque chose m’appelait, quelque chose d’une force terrible : c’est le néant. Une sorte de vertige. J’avais l’impression qu’il aurait comme du bonheur à basculer dans le vide. »

 

 

 

Un duel de regard avec l’horreur c’est l’impression donnée par cette lecture magnifique. Combat remporté par l’écrasante Incompréhension, par cette question latente boursouflant notre lecture et la débordant : Pourquoi ?

 

«  Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus.

Même les mots ne savent plus quoi dire. »

 

On sort de cette lecture comme on se remet d’une soirée trop arrosée, avec malaise et dégoût, bouche pâteuse et nausée pour quelques heures, avec la certitude de s’en rappeler toujours, d’y revenir encore. Les mots sont justes, leur blessure douloureuse mais nécessaire, c’est une partie de notre Histoire qu’il faut déglutir. Histoire folle qui s’est déportée en RDC pour l’engrosser à son tour de millions de morts. Histoire aliénée qui jamais n’aurait dû s’écrire, encore moins se perpétrer. Bout d’humanité qui n’a même plus de peau sur les os.

Les portraits de Nelson Makamo

dimanche, avril 5, 2015 0 2

nelson makamo

 

En quelques coups de pinceaux, élans de couleurs sur toiles, Nelson Makamo nous raconte des histoires d’enfants, de petits éclats de vie débordant d’espoir et de sourire, derrière des montures de lunettes démesurées, des têtes levées vers plus loin. Des murs de Johannesburg à ceux des musées, l’art du peintre éclabousse sa vitalité. Ses traits de crayon instinctifs nous pousse spontanément vers l’autre, l’enfant d’ailleurs ou celui que l’on garde, fragile, en nous.

 

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Son Facebook, son Instagram et un joli catalogue de son oeuvre en PDF.

 

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Le banc du roi

jeudi, avril 2, 2015 0 1

afrique

 

C’est un roi fauché assis sur un banc. Il a douze enfants et une retraite de cent euros mais c’est un roi, il a fait naître un trésor, sa seule richesse partie dans un autre pays. Tous les jours, très tôt le matin, il prend le taxi-brousse et vient s’asseoir sur ce banc, en face de son ancienne maison, il demande à le voir. Il l’attend assis. Sa mort s’impatiente de lui. Chaque matin il le réclame. C’est un vieux qui n’a plus toute sa tête, et le boubou neuf n’y fait rien, sur son banc il oublie la distance et le temps. Le présent s’est arrêté pour lui. Ses souvenirs sont élimés, rapiécés, retournés tant et tant de fois derrière ses orbites qu’il ne supporte plus y penser. Il réclame son fils, prince émigré. Et dans sa solitude il espère le revoir une dernière fois, le reconnaître avant de ne plus jamais s’asseoir, qu’il s’en aille léger de fierté. A cinq heures il prend le taxi-brousse, et du pays, il appelle son fils d’une douleur artérielle. Et la mort l’enlève le temps d’une sonnerie, dans l’écho d’un quotidien réglé par le travail. Il part dans l’attente.

 

[ Texte et photo de fond de tiroir – 2011 ]

On écoute Father and son de Cat Stevens.