Les mots de Philippe Delerm

mercredi, avril 15, 2015 4 1
philippe delerm

 

Se promener sur Le trottoir au soleil de Philippe Delerm c’est déboucher sur l’érotisme du quotidien, avoir l’assurance de retrouver ses propres souvenirs à l’angle des pages, se cogner contre les impressions fugaces de notre existence. Tous ces récits d’une page et demie sont des odes au plaisir, à ces instants furtifs jalonnant nos journées. Lire ces courts poèmes du présent, c’est profiter d’un rayon de soleil chatouillant nos sens, c’est prendre une pause et se reconnaître, se focaliser sur ces petits riens, ces bonheurs simples qui nous rappellent l’exaltation d’être vivant.

 

« Le bien-être n’est pas une fuite, il apprivoise le présent. »

 

Si vous aviez déjà été séduit comme moi par La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, alors vous serez tout aussi charmés par ce recueil à l’écriture enjôleuse, garante de votre sourire du jour. « Tout à la fin, on est comme le roi de Ionesco, on dit : je veux redoubler. » Tout à la fin des mots de Philippe Delerm j’ai la conviction intime d’y revenir encore, d’y retrouver toujours l’inégalable plaisir d’observer le monde, la volupté cotonneuse d’un souvenir d’enfance, l’irrépressible pulsion d’être heureuse.

 

« Tous ces destins séparés, contigus, toutes ces histoires qui se frôlent et ne se croisent pas. C’est drôle. Dans la rumeur du trafic, cela pourrait sembler une cacophonie, mais c’est tout le contraire. En retrait, quand on devient juste un regard posé sur tous ces jeux cruels, tragiques, et plus souvent à peine mélancoliques, on sent monter une harmonie. Les pièces du puzzle s’encastrent. Est-ce seulement le soleil à contre-jour filtrant sous les branches? Il y a de la poussière qui danse en suspension. Pas de place à payer pour le spectacle. On se sent bien dans la grammaire de la rue. Le verbe fait l’action. Mais il y a les verbes d’état aussi. Ils n’ont pas de complément d’objet, pas de but. Etre, paraître, devenir. On se sent là. Lézard de la rue. »

 

On boit une première gorgée de bière en écoutant les bruits de la rue, ou les chansons du fils, la singularité de l’existence en héritage : Vincent Delerm.

Les portraits de Seydou Keïta

lundi, avril 13, 2015 0 1

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Autodidacte et précurseur des portraitistes africains, Seydou Keïta photographie le tout Bamako dans son studio qu’il ouvre en 1948. Les habitants de la capitale malienne s’y pressent pour se faire tirer le portrait, seuls ou en famille, toujours endimanchés, parfois en motocyclette, chacun se prête au jeu de poser devant les fonds à motifs installés par l’artiste. Ces portraits sont autant de témoignages de la société malienne de 1948 à la fin des années 70. Une élégance maîtrisée se dégage des poses gracieuses, les regards capturés transmettent des récits de vie tout en retenue. L’art de Seydou Keïta, superbe de simplicité, immortalise des destins en noir et blanc, piège un présent qui jamais plus ne pourra s’échapper, offre à ses modèles une éternité de papier glacé, une profondeur à exposer.

 

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S’il nous a quitté à Paris en 2001, l’influente oeuvre de Seydou Keïta rayonne encore dans le monde entier, sur la toile, sur papier et même étrangement sur instagram…

 

Son site et son instagram

Les mots de Boubacar Boris Diop

mardi, avril 7, 2015 0 4

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Murambi, le livre des ossements ouvre ses pages sur l’horreur du génocide rwandais, l’avant, le pendant et l’après, à travers les destins amputés de Tutsi ou de Hutu, de victimes ou de bourreaux, des regards de près et de loin, qui font monter des bouts de verre dans votre gorge. Comme l’affirme Toni Morrison « Ce roman est un miracle », on assiste à l’incompréhensible barbarie, l’apogée de la sauvagerie humaine, l’innommable dilapidation, l’amoncellement orchestré de milliers de corps suppliciés dont les dépouilles tentent d’insuffler la vie aux rescapés.

 

« Il voulait dire à la jeune femme en noir – comme plus tard aux enfants de Zakya – que les morts de Murambi font des rêves, eux aussi, et que leur plus ardent désir est la résurrection des vivants. »

 

Il faut avoir le cœur bien accroché pour accepter que ce massacre ne soit pas que fiction, que les atrocités racontées soient tirées de témoignages recueillis lors d’une résidence d’écrivains au Rwanda en juillet 1998. L’admirable postface de 2011 de Boubacar Boris Diop, présente le récit comme le tissu fictionnel de souvenirs de rescapés, une effroyable polyphonie cahotante que l’auteur rend audible grâce au dialogue entre ses propres personnages.

 

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« Oui, j’étais obligé d’avaler et de recracher leur sang, il m’entrait dans tout le corps. Pendant ces minutes, j’ai pensé que chercher à survivre n’était peut-être pas la bonne décision. J’ai mille fois été tenté de me laisser mourir. Quelque chose m’appelait, quelque chose d’une force terrible : c’est le néant. Une sorte de vertige. J’avais l’impression qu’il aurait comme du bonheur à basculer dans le vide. »

 

 

 

Un duel de regard avec l’horreur c’est l’impression donnée par cette lecture magnifique. Combat remporté par l’écrasante Incompréhension, par cette question latente boursouflant notre lecture et la débordant : Pourquoi ?

 

«  Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus.

Même les mots ne savent plus quoi dire. »

 

On sort de cette lecture comme on se remet d’une soirée trop arrosée, avec malaise et dégoût, bouche pâteuse et nausée pour quelques heures, avec la certitude de s’en rappeler toujours, d’y revenir encore. Les mots sont justes, leur blessure douloureuse mais nécessaire, c’est une partie de notre Histoire qu’il faut déglutir. Histoire folle qui s’est déportée en RDC pour l’engrosser à son tour de millions de morts. Histoire aliénée qui jamais n’aurait dû s’écrire, encore moins se perpétrer. Bout d’humanité qui n’a même plus de peau sur les os.