Les mots de Marguerite Yourcenar

samedi, janvier 24, 2015 1 1

Dans son commentaire des Mémoires d’Hadrien, Henriette Levillain présente l’oeuvre comme suit :

« Voici un livre ardu, grave et fort. Que s’abstiennent les lecteurs qui voudraient le survoler hâtivement ou l’avaler sans mâcher. Il s’adresse à ceux qui ne refusent pas les lectures difficiles, sachant qu’elles vous investissent, vous poursuivent et parfois même vous transforment. »

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La mise en garde est nécessaire, la lecture épineuse, et pourtant Hadrien est l’un de ces narrateurs, comme Marcel dans La Recherche proustienne, dont la voix, une fois entendue, raisonnera en nous à jamais. La sagesse d’Hadrien, à mesure qu’il analyse sa vie, éclaire la nôtre de son aura impériale. On découvre et on s’imprègne du lent accomplissement de cet homme qui marqua à jamais l’Histoire.

 

« Je me sentais responsable de la beauté du monde. »

 

Yourcenar redonne vie à l’empereur romain sous sa plume exigeante, avec précision elle nous en confie les ambitions et désespoirs les plus intimes. L’illusion opère, l’Histoire l’appuie. Construit selon les principes de la rhétorique oratoire, le plan de cette oeuvre se superpose au plan de vie d’Hadrien : de son ascension – une lutte obstinée contre le désordre, portée par sa nature pacifique – à son apogée – l’accession au pouvoir et la maintenance de l’ordre établi – vers son déclin : la prévenance du chaos, l’apprentissage de la patience et de la mort.

 

« Je voulais le pouvoir. Je le voulais pour imposer mes plans, essayer mes remèdes, restaurer la paix. Je le voulais surtout pour être moi-même avant de mourir. »

 

Un livre à ouvrir pour rencontrer cette personnalité, pour l’ajouter à la nôtre, comme un inestimable trésor du II siècle. Une nouvelle corde sensible à nos cœurs de lecteurs.

 

« Je m’accommoderais fort mal d’un monde sans livres, mais la réalité n’est pas là, parce qu’elle n’y tient pas tout entière. »

 

On fait cette rencontre autour d’un verre de vin, sur une musique qui ne déconcentre pas: Miles Davis [parce que c’est parfaitement anachronique].

Les mots de Baudelaire

jeudi, janvier 22, 2015 0 2

PENTAX ImageBaudelaire veut « La vie en beau ! »  et nous la jette d’en haut dans un pot de Petits poèmes en prose à l’architecture Haussmannienne.

 

Le Spleen de Paris, pendant aux Fleurs du Mal trop méconnu, nous fait trébucher sur les gravats des rues de la capitale défigurée par l’entreprise napoléonienne de modernisation de la ville. Un ouvrage singulier où l’effrayant s’associe avec le bouffon, la tendresse avec la haine, et dont l’innocence apparente cache la volonté profonde de nous dessiller le regard.

 

Puisqu’il faut toujours être ivre, ivre sans cesse, de vin, de poésie ou de vertu, il faut s’étourdir de la prose poétique baudelairienne. Une prosodie inhabituelle, violente, folle lunatique et glauque, qu’on éfeuille poème après poème, qu’on lit comme de petites histoires qui font rire beaucoup, effraient toujours. Tourment d’images méandreuses qu’il faut apprivoiser au fil des lectures, encore et encore, ouvrir ce recueil pour y découvrir un monde beau d’être malade, dont Baudelaire a fait son asile magnifié.

 

On frissonne en sirotant une petite absinthe avec Franz Liszt.

 

Les mots de Boris Vian

dimanche, janvier 18, 2015 2 1

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Ouvrir L’arrache-cœur de Boris Vian c’est plonger dans un néologisme béant, où la cruauté humaine met le dégoût au bord des yeux. L’univers rocambolesque de ce roman n’a rien de gourmand, la campagne y est macabre, ses habitants tyranniques, la folie nous-y saute à la gorge et on la déglutit avec effroi. Se promener dans ces pages c’est confronter notre empathie au miroir inquiétant de notre propre monde, une extension littéraire de notre violence angoissée, notre inconscience exacerbée. Les frontières y sont absentes, le décor sans cesse remodelé : on déracine les arbres, on fait disparaître le sol et les murs, on carrèle le ciel, et pourtant tout reste figé dans une torpeur oppressante. On pénètre dans cette maison sur la falaise, on s’y arrête dans un élan de curiosité moribonde et délectable et on s’englue dans une léthargie malsaine, jusqu’à la dernière page.

L’arrache-cœur remue efficacement le notre. Glaçant, il accroche notre attention, nous attache à des personnages creux, dont le vide est rapidement comblé par notre plaisir à lire.

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On tente cette lecture avec un verre de lait [maternel de préférence] et on laisse l’auteur nous jouer un petit air de jazz.