L’orage de tes doigts

mercredi, mai 30, 2018 0 4

 

Je pense à toi et je trempe mon cœur serré de ton absence.

J’essouffle ce souvenir tendu dans mon dos, qui comble, tout chaud, ton espièglerie en voyage.

J’écoute ce roc rouler de ton sourire pour frémir jusqu’au fond de moi. Ta voix sur mes nerfs, de trop loin, ton accent qui m’enserre sans plus de distance que celle des mots. Et tes yeux à fondre, à dévorer les miens qui craquent aux commissures et s’ouvrent en la trahison béate de mon désir irrépressible.

Tu échauffes les murs poreux de mon abandon, palpite dans l’engorgement de mes confidences ravalées, mes vérités en chair mordue.

Ce sont tes mains qui glissent dans l’humidité de ma solitude.

Dans l’orage d’être à toi, je gonfle du grondement de ta cadence, je suis le rythme de ta volonté qui tonne, rit et ruisselle sur les vitres de mes paupières fermées.

Je suis offerte à t’aimer.

 

Crédit photo : Caen Street Photography

Les mots de Grisélidis Réal

mercredi, mai 23, 2018 0 3

Je vous avais partagé cette claque inaugurale donnée par Grisélidis Réal à la lecture de son autobiographie Le noir est une couleur dont vous pouvez retrouver la chronique ici. J’y avais découvert le portrait d’une femme sans concession, dévouée à ses amours noirs et ses enfants lumineux, se décidant au pire pour continuer à les faire vivre et à les aimer. La « catin révolutionnaire » est immédiatement rentrée dans mon Panthéon personnel de femmes passionnées qui luttent avec abnégation pour être pleinement, et partager avec leur famille de coeur, en roulotte ou passe crasseuse, l’intensité des instants présents.

 

«  Mais bon Dieu, il faut donner forme à sa révolte, et remuer la tourbe, et en extraire ces demi-crevé. Je propose une réforme pour l’abolition des prisons. Leur transformation en cours de philosophie, d’histoire d’art et de sciences. Ce serait tellement plus intelligent et productif ; il en sortirait des hommes et non des bêtes montrant les dents. Et qu’on soit nourri normalement ! Nous sommes des êtres humains, et non des cochons ! Les cochons d’ailleurs mangent à leur faim… »

 

Publié Posthume, Suis-je encore vivante ? est le journal qu’elle a tenu lors de son emprisonnement de février 1963 au 29 août de la même année, dans une prison pour femmes de Munich. Incarcérée pour avoir vendu de la Marijuana à un soldat américain, vendue par un Judas, Grisélidis raconte avec sa verve poignante son quotidien emmuré. Les jours vacillent affamés, entre moments de désespoirs et de grâce fragile. Coups de pinceaux, de stylos et bouffées de cigarettes sont les seuls échappatoires à la folie d’être enfermée. Parfois la prisonnière se perche pour voir dehors, c’est son petit cinéma amer, qui lui rappelle la violente liberté qu’il y a dehors.

 

« Que ne donnerais-je pas pour être avec mes enfants, loin d’ici, assise dans une clairière au Valais ! Je donnerai tous mes habits et même mon amoureux noir. Et pourtant je l’aime. Je le tuerais à moitié pour ne m’avoir plus écrit, le monstre ! Il faut que je travaille. Mais d’abord j’irai au Cinéma, après m’être fait un peu belle (si l’on peut dire) et avoir fardé ma bouche d’une craie rouge foncé. »

 

Grisélidis Réal est une femme à découvrir, par son oeuvre littéraire magnifique ou par son combat politique. Son art est d’être entière et de sublimer les hommes et les femmes, ceux qui d’habitude sont cachés, les noirs, les tziganes, les prostituées… Ainsi dans les couloirs de cette prison allemande on croise les destins doux ou méchants de femmes de tous âges, des grandes et des médiocres, des discrètes ou des inoubliables, comme cette aviatrice rousse unijambiste qui met le monde à son unique pied, insuffle de la force à qui elle sourit.

 

« J’étais là au milieu d’elles, comme une ombre à travers laquelle passaient leurs voix évoquant ces choses terribles, et je songeais que j’étais leur témoin dans le temps, et que pendant que ces femmes parlaient des cruautés qui avaient détruit leur vie, leur bonheur, nous tournions en rond dans ce petit espace, emprisonnées, au milieu de filles vulgaires et méchantes qui s’entretenaient de leurs petits soucis et n’allaient pas à la cheville de ces deux grandes femmes – et que pendant qu’elles avaient vécu ces martyres, j’étais moi, enfant insouciante, bien en sécurité en Suisse. »

 

Suis-je encore vivante ? interroge la fragilité tangible de la vie et nos ressources individuelles pour en surmonter les affres. Entrer dans l’univers de Grisélidis Réal, c’est partager un monde sans concession, découvrir ce qu’il a de sublime dans le moche, de précieux dans l’innommable, d’inestimable dans la misère. L’auteure peint l’existence dans ses couleurs les plus vives. Impossible de ne pas être saisie à ses mots par l’ardeur de la vie, qui si l’on n’écume pas les trottoirs pour subsister, si on lit paisible au chaud dans un appartement avec canapé, n’est tangible que dans la littérature, la sienne, sensorielle, ou d’autres.

 

« L’amour n’est beau que si on le fait avec un dieu – alors il est si parfait, si grand, qu’on ne regrette rien ». Toutes les autres amours sont des comédies, et amoindrissent l’être. Seul un amour spiritualisé à l’extrême comme un mystère religieux donne aux actions de la chair toute plénitude. Il n’y a pas de péché charnel. Niaiserie, foutaise de ceux qui ont des complexes – des mesquins, des « infirmes de l’esprit ». Ce sont eux qui abîment tout. Aux purs tout est donné, tout est permis, ils glorifient la vie, l’esprit, la matière, l’homme. Les purs sont ceux qui ne font pas de restrictions. »

 

Je vous conseille donc vivement la lecture de cette auteure crue et splendide dont l’existence sur papier vous réveillera, j’en suis sûre, à la réalité d’une époque pas si révolue.

 

« Les Noirs recouvriront la terre, toutes les races se mélangeront, grâce à l’Amérique. A côté de toute ce qu’elle apporte de mauvais, il faut lui laisser cette grande action. Alors je vois la terre comme une immense fête nègre, avec des danses, des musiques, des amours royales et libérées de toute chaîne morale fausse ! »

 

Avez-vous déjà lu Grisélidis Réal ?

Avez-vous d’autres plumes à me conseiller ?

L’orgueil d’aimer

mercredi, mai 16, 2018 0 2

 

Tu n’as plus le temps d’écrire.
Ils t’en ont dépossédée, avec leur paperasse et leur plaisir.

Sous la tauromachie de leur promesse, tu t’es échinée pour un sourire qui n’est pas venu.

Sous leurs mains et leurs sexes à tout dominer, tu t’es essayée à la vulnérabilité. Pour quelques jours d’histoires bombées de galons ou de faiblesses à contenter, tu as remâché ton indépendance en des nuits blanches à les regarder, en des confidences à t’amouracher.

Pour une franchise indicible, une probité en œillades mâchées, tu as oublié tes mots. Les seuls à  faire des enfants, en syllabes et ponctuation, dans les yeux de ceux qui tiennent ton impulsion à être entre leurs paupières ouvertes.

Et tu restes offerte au pillage, sans plus de peine que l’illusion d’un renoncement.

Bienveillante pour leurs écarts, dans le gonflement de ton émancipation.

Ils reviendront et tu seras toujours là pour les accueillir, sans rancœur pour leurs mensonges de petits garçons, si étroits qu’ils tiendront tous contre ta sincérité.

Ton seul orgueil est d’aimer.

 

Crédit Photo CaenStreetPhotography