Les mots de Niroz Malek

mardi, janvier 31, 2017 1 1

Les chapitres du Promeneur d’Alep sont morcelés, comme les rues de la ville. Alep en ruines, Alep aux balcons effondrés, aux habitants sous décombres, à l’espoir désagrégé. Niroz Malek nous offre une promenade effroyable, derrière les grilles baissées aux avis de décès empoussiérés. Seuls les mots lèvent encore la vie, persistent les souvenirs d’une ville martyre où les jardins sont cimetières, les noyers aux mots d’étudiants déracinés.

 

« – As-tu vraiment pensé que je pourrais quitter ma maison ? Ai-je dit. Que je pourrais laisser ma table de travail, celle-là même où j’ai écrit mes romans, mes récits, sur laquelle j’ai dessiné les couvertures de mes livres, où j’ai lu tant et tant de livres ? Non je ne quitterai pas ce chez-moi. Je ne m’expatrierai pas, qui que devienne le dehors qui nous cerne. 

 

C’est la poésie d’un écrivain qui ne veut pas quitter son appartement. Chaque jour, pour se rendre au café dont il ne reste plus aucun habitué, il contourne les  barrages qui prolifèrent dans son quartier, grouillant, jusqu’à le coincer loin de ses refuges coutumiers, jusqu’à ne plus reconnaître la cartographie de son existence.

 

 – Tout ce que tu viens de mentionner se retrouve mais la vie, quand elle s’en va, ne se remplace pas.

– De quelle vie est-ce que tu parles ? ai-je dit. Tu parles des jours passés ? Est-ce de ce la que tu parles ? Ou bien, parles-tu de la vie que j’ai laissée dans chacun des livres que j’ai lus ? La vie que j’ai nourrie de toutes les amitiés que j’ai nouées, pas uniquement avec leurs auteurs mais aussi avec leurs personnages. Près d’eux, j’ai vécu des jours entiers, parfois des mois, sur eux j’ai veillé une année, parfois davantage. Dis-moi.

Comment pourrais-je laisser Naguib Mahfouz ? ai-je poursuivi. Comment pourrais-je laisser le roi Lear seul face à son destin ? Comment ne pas inciter Hamlet à mettre fin à ses tergiversations et à sa philosophie à laquelle je n’ai jamais adhéré ? Comment pourrais-je interrompre le dialogue avec Raskolnikov, au sujet du châtiment divin et du jugement profane des hommes ? Et qui défendrait ces statuettes de Pouchkine et de Gogol, ces photos de Tchékhov et Hemingway ? Qui protégerait de la destruction les vyniles de Beethoven, de Tchaïkovski et Rachmaninov ? Dis-le-moi.

 

Ce sont les fantômes de son quotidien : une voisine, un amour adolescent, un jeune homme armé ou militant, monceau d’âmes errantes à qui il donne une voix, dont il éternise le souvenir. Niroz Malek leur construit un mémorial, pour rompre avec l’anonymat, pour raconter la Syrie, pour dire Alep ou il vit encore, sous les bombes, dans ce monde fou dont il tente de ravaler la peur pour y sauvegarder un reste d’humanité.

 

— Comment pourrais-je quitter ma maison, m’éloigner de mon bureau ? ai-je dit.
— Et tout cela pour quoi, ? ai-je dit après avoir avalé ma salive. Est-ce pour sauver uniquement mon corps ? Tu sais que derrière moi, dans ce bureau, ce ne sont pas des livres, des bibelots et des photographies que je laisserais, mais mon âme.
— Le corps pourrait-il survivre sans âme ? ai-je poursuivi. C’est pour cela que je ne partirai pas de chez moi, car il n’y a pas de valise assez grande pour contenir mon âme. Elle se trouve dans tout ce que tu vois dans cette pièce, ces milliers de livres, ces centaines de disques microsillons, ces dessins, ces tableaux, ces images. »

 

On se promène dans les pages de Niroz Malek en sirotant, tendus, un café noir sur un air perdu de Tchaïkovski.

1 Comment
  • Tamamanquitaime
    février 5, 2017

    cela donne envie, mais me rend tellement triste; Pourtant, il faut des témoignages et de plus riches, divers et humains que ce dont nous abreuvent les media audiovisuels ;; je le lirai avec plaisir

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