Les mots de Luca Di Fulvio

mardi, janvier 29, 2019 0 0

Je ne vous donne pas une semaine pour dévorer « Le Gang des rêves » de Luca Di Fulvio. 1000 pages pour traverser l’Océan Atlantique et écumer les rues sales et mal famées du Manhattan des années 20. Un univers Scorsesien, des amitiés à écumer l’asphalte des banlieues qui vous entraîneront comme l’auront fait Elena et Lila dans la Naples d’Elena Ferrante, une passion amoureuse à vous tournebouler en couleurs sous les feux des projecteurs.

 

« L’amour des jeunes, c’est comme un orage d’été, soupira-t-elle d’un ton las. En un instant, l’eau sèche au soleil, et bientôt on ne sait même plus qu’il a plu. »

 

Le Gang des Rêves est une fiction dure et passionnante. Une plongée dans une réalité violente et poisseuse où le crime fait majoritairement loi. C’est un livre furieux aux personnages sensibles, auxquels on s’accroche, et qu’on a dès les premières pages, la peur de se voir arracher d’une balle perdue.

 
Des courses poursuites effrénées après le rêve d’être « Américain ».

Des ascensions fulgurantes et des chutes révulsées.

Des chassés-croisés de retrouvailles et d’histoires inventées pour mieux exister.
 

« La première chose que j’ai vue en arrivant en bateau de Hambourg, c’est la Statue de la Liberté, racontait toujours son père dans ses élucubrations d’ivrogne. C’était le soir et on le voyait rien de la ville. Mais la silhouette de cette statue, cette escroquerie, se détachait sur le ciel. C’est la première chose que j’ai vue, et j’ai pas compris que c’était une foutue torche qu’elle tenait à la main : j’ai cru qu’elle montrait une liasse de billets ! J’ai cru que c’était mon fric, le fric que je voulais gagner dans le Nouveau Monde, l’unique raison pour laquelle j’avais quitté ma mère et mon père, pour ne pas devoir être poissonnier comme lui et ne pas avoir les mains toujours pleines d’écailles de poisson. Et non seulement j’ai trouvé ni fric ni liberté dans cette ville merdique, mais je me suis retrouvé les mains pleines d’écailles de poisson et, chaque fois que je lève les yeux, qu marché, je vois cette connasse de statue qui est là-bas et se fout de ma gueule. Avec sa torche, elle a brûlé tous mes rêves ! »

 

Je ne peux pas vous raconter les viols, les fuites, les trahisons et les amitiés que vous y trouverez. Je ne peux pas vous dévoiler le destin échafaudé qui attend nos héros, notre Roméo et notre Juliette des années 20. Mais il faut aller découvrir par vous-même cette promesse de dépaysement et de palpitation. Ce livre est un écrin romanesque, un bijou de fiction, des pages en clair-obscur, entre crasse et lumière, crimes crapuleux et bonté.

 
Courez-y !
 

L’avez-vous lu ? Avez-vous un autre livre palpitant à me conseiller ?

 

« Et c’est avec cette fureur qu’il regardait les hommes et les femmes de son quartier : il les voyait plus petits que d’ordinaire et plus poilus, avec des sourcils tellement fournis qu’ils ne dessinaient qu’une grosse ligne noire au-dessus des yeux. Et tous ces regards de vaincus, ces dos courbés par la misère et la résignation, et ces poches toujours vides qui criaient la faim, grandes ouvertes comme les bouches hurlantes de leurs enfants mal nourris. Et pendant qu’il s’éloignait, c’était comme si les éternels discours de tous ces gens, des malheureux comme lui, résonnaient dans ses oreilles. Il les entendait parler du ciel et du soleil de leur pays natal, qu’ils avaient fui sans pouvoir s’en débarrasser et gardaient accroché à leurs épaules comme un parasite ou une malédiction ; il les entendait parler de mules, moutons et poulets, et puis de la terre, cette terre qu’il fallait labourer à la sueur de son front et nourrir avec le sang de ses mains et qui était, à les entendre, la seule chose qui vaille quoi que ce soit dans ce monde. Et il entendait aussi toutes leurs rengaines sur l’Amérique, l’extraordinaire nation qui promettait tout mais qui, à eux, ne donnait rien. Et tandis qu’il les poussait, se frayant un passage parmi les marchands ambulants de lacets et bretelles, et parmi les femmes occupées à envelopper dans du papier une saucisse qui devrait suffire à quatre bouches, il retrouvait la sensation de malaise et d’exaspération qu’il avait toujours ressentie, parce que ces gens parlaient de l’Amérique comme d’un mirage, comme de quelque chose qui n’existait que dans les histoires, alors qu’elle était pourtant là, devant leurs immeubles : comme s’ils ne savaient pas la voir, la saisir ! Comme s’ils étaient partis mais jamais arrivés ! »

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