Les mots de Julien Delmaire

jeudi, mars 9, 2017 2 0

Au nom du tissu africain Bogolan, le poète Julien Delmaire nous raconte la terre tissée des rues dakaroises de Thiaroye.

 

I

Je sépare le silence en branches parallèles. Les morts sont pris dans un cauchemar où surnagent des signes craquelés. Comprendre ce quartier, au-delà des fulgurances de tôles et de pneus, c’est trier l’étoile pubère parmi les détritus. Mon quartier s’écrit en tracés de goudron, comme un poulain retire son harnais, délite sa crinière. Je suis nu sur la corniche, avec l’audace des palefreniers, je rivalise de mystère avec la lune, j’adopte la posture violente du nénuphar, j’accorde mon souffle aux tambours. Bastonnade de feuillages, les flancs du cheval transpirent la tendresse des gargotes. Les âmes sont douces. Le sucre hypnotise les sorciers. On sert encore du café à celui qui s’effondre

 

Quarante poèmes synésthésiques, en un seul point final pour ouvrir à tous les faubourgs du monde, en paragraphes de mots chassés-croisés, prose en associations, le recueil donne à voir et sentir les nuances d’un quartier, d’ici ou de plus loin, les mailles entremêlées de sensations, souvenirs et saisissements. Dans les mots autres et les images rouges, notre imagination déambule en un ailleurs surprenant.

Sa langue est viscérale, comme les cordes de la kora qui se rappellent à nous pour chanter les racines et l’oublié, Julien Delmaire rompt les frontières de l’indicible, agence la trame d’une imagerie humaine touchante et noire d’espoir en mots tendus. Il manie le multiple, le beau et le violent, dans un syncrétisme poreux à nos yeux itinérants.

 

XXXV

La pluie dépose ses fagots sur la mer, les pécheurs attendent un crépuscule d’écaille. Le crâne fracassé du capitaine mugit à l’évocation des ressacs, des blanches semailles qui crépitent en jusant. La mer se cache en son réduit humide, je l’absorbe entière dans un rire de coton et je nettoie serein le front de l’enfant peul. Je suis congédié par le vent, éconduit par le sel. Je déplore l’amertume d’un rire colonisé. Ne partez pas sans vos filets, enfants qui nagez sur la mort, n’embarquez pas sans un regard aux berges noires, au cresson tiède du rivage ! Menacez le soleil avec un tournevis, défiez les centaures, touchez l’Europe du bout des doigts, et méfiez-vous de sa morsure

 

On picore ou dévore Bogolan sous la chaleur d’un soleil de partout, on s’abreuve de sa prose et l’on peut écouter l’auteur la clamer en un slam rouge.

 

Et vous, quel est le dernier poète qui vous ait accaparé le pouls ?

2 Comments
  • Tambour
    mars 11, 2017

    Bonjour ! Je ne connaissais pas cet artiste. J’aime beaucoup Rouge ! Sans Papiers me plait beaucoup aussi. Sinon le dernier poète qui m’a fasciné, c’est Paul Eluard 🙂

    • Votrefillecherie
      mars 11, 2017

      Je n’ai lu que celui-là mais j’écouterai aussi plus attentivement ses slams. Quant à Paul Eluard c’est aussi l’un de mes poètes préféré.

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