Les mots de Laurent Gaudé

mardi, janvier 24, 2017 2 1

Jamais je n’aurais pensé vous parler du travail de Laurent Gaudé en vous faisant part d’une déception. De l’écrivain j’ai tout lu avec appétence, ses neuf romans, ses deux recueils de nouvelles et ses quatorze pièces de théâtre, même son Livre Photo en collaboration avec le photographe Oan Kim tient une bonne place dans mon salon. De Laurent Gaudé je suis une inconditionnelle, je partage sa vision cosmopolite du monde, j’admire l’universalité de son souffle d’auteur, l’humanité de ses œuvres. Je me passionne pour le syncrétisme de ses récits, où convergent toutes les mythologies, dans ce même élan de dire l’homme. Je m’émerveille de son talent pour raconter l’Histoire, la grande, celle d’Alexandre Le Grand, d’Hannibal ou de migrants. Ses livres ont partagé mon quotidien pendant mes deux ans de Master Recherche en Lettres Modernes, aboutissant en un mémoire de 194 pages. Ses romans ne cessent de voyager dans mon entourage, revenant toujours sur mes étagères dans la même unanimité : qu’as-tu-donc d’autre à me prêter, Le soleil des Scorta m’a redonné l’envie de lire ?

 

« J’écris pour avoir des milliers d’années, connaître des foules de sentiments contradictoires. J’écris pour vivre sous des paysages étranges, à des époques passées. Pour plonger dans des vies qui me sont étrangères et être solidaires de frères éloignés. »

 

Je ne peux que vous inviter à faire cette rencontre, à découvrir la beauté de son écriture, toujours percutante, à la fois terriblement actuelle et atemporelle, qui, si elle nous rappelle la finitude de l’homme, magnifie son échos à travers les siècles, jusqu’à nous, lecteurs, qui ressentons pleinement par ses mots notre appartenance à ce monde, notre enracinement dans l’irrémédiabilité de la vie.

 

« Les mille possibilités, hasards, carrefours, improbabilités qu’offre la vie, sans cesse. Et vivre, peut-être, n’est que cela : se frayer un chemin à travers les aléas. »

 

Dans son dernier roman, Laurent Gaudé pose cette question :

 

Les siècles ont passé. Les historiens ont écrit, encore et encore, sur chaque massacre, chaque génocide, chaque convulsion de l’Histoire. « Plus jamais cela. » Chaque génération a prononcé cette phrase. Est-ce que l’Histoire ne sert à rien ?

 

Une question savamment illustrée par un chassé croisé de destins, par l’amoncellement des corps qui ont façonné l’Histoire, par la dépouille de ruines de pierres ou d’humain qu’il nous partage. Une réponse polyphonique, embourbée de l’odeur de poudre et de viscère, qui a manqué en moi de résonance, qui m’a étouffé peut-être de trop d’horreur.

« Les grandes batailles qui restent dans les mémoires sont des charniers atroces qui font tourner les oiseaux. »

 

Peut-être l’ai-je trop lu ? Peut-être est-ce que cette familiarité nuit à mon plaisir, écorne ma surprise ? C’est un beau livre, dont je n’ai pas réussi à partager le souffle des personnages. C’est un livre remarquablement écrit, dont je n’ai pas réussi à tisser tous les liens. Un livre qui nous rappelle de ne pas laisser le monde nous voler les mots.

 

 » Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l’on s’en aperçoive : des visages qu’on pensait oubliés, des sensations, des idées que l’on était sûr d’avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau, signe qu’au-delà de la conscience quelque chose vit en nous qui nous échappe mais nous transforme, tout ce qui bouge là, avance obscurément, année après année, souterrainement, jusqu’à remonter un jour et nous saisir d’effroi presque, parce qu’il devient évident que le temps a passé et qu’on ne sait pas s’il sera encore possible de vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d’un navire.
Peut-être est-ce cela que l’on nomme sagesse: cet amas de tout, ciel d’Afrique, serments d’enfants, courses poursuites dans la médina de Tanger, visage de Shaveen, la combattante kurde aux lourdes tresses noires, tout, les noms utilisés, les rendez-vous pris, les hommes abattus, ceux protégés, je ne peux pas, moi, sagesse de quoi, cet amas vivant ne me sert pas à être plus clairvoyant, il ne me pèse pas non plus, non, c’est autre chose: il m’aspire.  »

 

Sur n’importe quel comptoir de bar du monde, on ouvre Ecoutez nos défaites, avec un verre, en attendant celui qui nous retrouvera.

2 Comments
  • Tamamanquitaime
    février 5, 2017

    un des articles les plus expressifs et réussis que tu as publiés; Un ton de critique sincère et enjoué …qui interpelle;

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