Les mots d’Héctor Abad

mardi, janvier 3, 2017 0 1

 

Devant Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie et Voici venir les rêveurs d’Imbolo Mbue, loin devant, mon coup de coeur lecture de l’année 2016 revient à L’oubli que nous serons d’Héctor Abad. Un livre bouleversant, à rire et à pleurer. C’est son titre qui m’a attiré sur les étagères de ma librairie préférée, titre emprunté à un poème de Jorge Luis Borges, qui m’a appelé, comme une phrase qu’on aurait voulu écrire, une phrase qui nous devient immédiatement familière, indéfectible. C’est la préface de Mario Vargas Llosa en 4ème de couverture, qui m’a décidé à l’acheter, persuadée. déjà d’avoir fait une rencontre cruciale. Et dire que je n’avais encore jamais encore entendu parler de cet auteur chilien, et dire que j’avais vécu sans ses mots, il est temps de lire encore, celui qui n’a pas fini d’écrire.

 

Je crois que la seule raison pour laquelle j’ai pu continuer à écrire toutes ces années, et à envoyer mes écrits à l’impression, c’est que je sais que mon père aurait aimé, plus que quiconque, lire toutes ces pages de moi qu’il ne put lire. Qu’il ne lira jamais. C’est un des paradoxes les plus tristes de ma vie : presque tout ce que j’ai écrit, je l’ai écrit pour quelqu’un qui ne peut pas me lire, et ce livre même n’est rien d’autre que la lettre adressée à une ombre.

 

Comment mieux dire le père qu’Héctor Abad ? Comment mieux sublimer l’amour filial, sans fioriture, avec une perspicacité parfois peu flatteuse pour l’auteur lui-même. Une écriture alarmante de vie et d’amour avec ses déroutes et ses accidents. Une vie d’effarouchements et de littérature, ponctuée d’un coup de revolver. Une vie en dilettante justifiée par ce chef-d’oeuvre.

 

La chronologie de l’enfance n’est pas faite de cette lignes mais de soubresauts. La mémoire est un miroir opaque et brisé, ou, pour mieux dire, elle est faite d’intemporels coquillages de souvenirs éparpillés sur une plage de vie. Je sais que maintes choses se sont produites pendant ces années-là, mais tenter de s’en souvenir est aussi désespérant que d’essayer de se rappeler un rêve, un rêve qui nous a laissé une impression, mais aucune image, une histoire sans histoire, vide, de celles dont il ne reste qu’un vague état d’âme. Les images se sont perdues. Effacées les années, les paroles, les caresses, évanouis les jeux, et pourtant, soudain, en revoyant le passé, quelque chose s’éclaire à nouveau dans l’obscur région de l’oubli. Il s’agit presque toujours d’une honte mêlée de joie, et presque toujours il y a là le visage de mon père, collé au mien comme l’ombre que nous traînons ou qui nous entraîne.

 

Ouvrir L’oubli que nous serons c’est accepter d’avoir vécu à Medellin dans les années soixantes-dix, c’est faire sienne l’histoire d’un pays, c’est s’engorger de ses crimes, se piquer à sa violence, partager pour quelques pages le sang d’une famille d’ailleurs, y entrer et en pleurer les morts.

 

Mon grand-père disait parfois à mon propos : « Cet enfant, il faut l’élever à la dure. » Mais mon père répondait : « La vie est là pour ça, qui cogne durement sur tous ; pour souffrir, la vie est plus que suffisante, et je ne l’aiderai pas. »

 

 

On engage cette relation immanquable en mangeant un bol de Maïzena et en se laissant becer par la voix de Martha que l’on a fait sienne à jamais.

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