Les mots de Clémentine Beauvais

lundi, septembre 17, 2018 0 0

Avec Songe à la douceur, Clémentine Beauvais a fini de me séduire. Après le cocasse Les Petites Reines et sa traduction bouleversante des Inséparables, l’autrice signe une romance en vers libres sublime. Une histoire d’amour singulière comme toutes les histoires d’amour, mais universelle dans le ressenti, cette façon percutante d’agencer les mots, d’imbriquer les différentes narrations pour tout dire, polyphonie de typographies pour ne rien cacher.

 

et je suis sûre que parmi vous,
il y en a qui pensent,
parfois à des amours gâchées
il y a deux, trois ou dix ans.
Ce n’est pas pire après dix ans,
ça n’augmente pas nécessairement avec le temps, 
ce n’est pas
un investissement,
le regret.

 

L’écriture de Clémentine Beauvais a le charme innocent et tapageur de l’adolescence. Elle innove, ose, et l’on s’émerveille de l’intelligence de sa façon d’écrire, qui nous accroche aux pages sans qu’on ne puisse plus les lâcher. On observe Tatiana et Eugène, adolescents puis adultes en équilibre sur le fil fragile de leur vulnérabilité. On les regarde et on les comprends, car Tatiana et Eugène c’est moi, et certainement vous, et toutes les personnes croisées et retrouvées qu’on s’est laissé aimer sans calcul, qu’on s’est laissé tomber.

 

On ne peut pas faire l’amour debout quand on est amoureux,
ça va pas ou quoi, la verticalité ne va plus de soi,
quand on est amoureux,
quand quelqu’un est allé nous voler dans notre ventre
le centre de gravité qu’on y gardait.

 

C’est un livre sur l’amour bien évidemment, un livre étiqueté « jeunesse » mais qui ne tait jamais le désir tendu des chairs qui se reconnaissent, se poussent l’une vers l’autre dans ce même besoin irrépressible de se fondre l’une en l’autre. Et même s’il y a de la Littérature, si l’on trouve des intertextes baudelairiens dans un décor de bibliothèque, ce roman raconte ce qu’il y a de viscérale dans une évidence amoureuse, ce qu’il y à perdre et à construire, ce que chacun d’entre nous, si tant soit peu qu’il soit vivant, connaît.

 

Bien sûr que dix ans plus tard, 

cette impression ne sera plus conforme. 

Mais quelle photographie le serait ?

Pourquoi voudrait-on reconnaître ses pensées dix ans plus tard,

quand le miroir nous montre bien qu’on a changé ?

On place plus haut nos idées

que notre visage, on se dit

qu’elles ne changeront jamais, nos pensées platine,

nos inoxydables promesses.

Oui, elles étaient vraies alors

et seront fausses plus tard, ces paroles de Tatiana ;

là ou le présent caresse,

plus tard le passé pince.

Et alors ? Cette nuit, ces pensées-là sont la vérité même.

Or, pour un pensée,

être vraie même une seule fois,

même une seule nuit,

c’est déjà une prouesse.

 

C’est une autrice qui donne envie d’écrire comme on le sent. Non comme on nous l’a appris, dans les règles ou les romans. C’est une histoire qui donne envie d’aimer pleinement et de ne pas se gâcher. Des pages pour ne pas s’ennuyer et se retrouver dans l’affolement des personnages, dans la poésie de ces mots entiers que l’on a nous même vécus et qu’ils nous faudra encore penser, dire et écrire, pour vivre pleinement.

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