Le banc du roi

jeudi, avril 2, 2015 0 1

afrique

 

C’est un roi fauché assis sur un banc. Il a douze enfants et une retraite de cent euros mais c’est un roi, il a fait naître un trésor, sa seule richesse partie dans un autre pays. Tous les jours, très tôt le matin, il prend le taxi-brousse et vient s’asseoir sur ce banc, en face de son ancienne maison, il demande à le voir. Il l’attend assis. Sa mort s’impatiente de lui. Chaque matin il le réclame. C’est un vieux qui n’a plus toute sa tête, et le boubou neuf n’y fait rien, sur son banc il oublie la distance et le temps. Le présent s’est arrêté pour lui. Ses souvenirs sont élimés, rapiécés, retournés tant et tant de fois derrière ses orbites qu’il ne supporte plus y penser. Il réclame son fils, prince émigré. Et dans sa solitude il espère le revoir une dernière fois, le reconnaître avant de ne plus jamais s’asseoir, qu’il s’en aille léger de fierté. A cinq heures il prend le taxi-brousse, et du pays, il appelle son fils d’une douleur artérielle. Et la mort l’enlève le temps d’une sonnerie, dans l’écho d’un quotidien réglé par le travail. Il part dans l’attente.

 

[ Texte et photo de fond de tiroir – 2011 ]

On écoute Father and son de Cat Stevens.

Agréger les bouts de mon sommeil

mercredi, mars 11, 2015 0 2

sommeil

Il y a une araignée dans mon lit et un labyrinthe dans mon sommeil. J’allume et j’éteins la lumière pour attraper les picotements de ma peau comme mille petits insectes noctambules. Mes paupières sont tapissées de fiches bristol, les auteurs sont des claques qui claquent dans mon sommeil froissé. Je claque des dents, me tourne et claqu’apostrophe mon traversin.
 

Je n’ai plus d’effaceur pour corriger l’heure de demain.

 

 

Mots de veille du BAC 2009, anachroniquement actuels à quelques jours des épreuves d’admissibilité de l’Agrégation.
On écoute le titre des Doors qui a bercé mes années lycée : The End.

Bovarysme écorné

jeudi, février 26, 2015 0 4

votrefillecherie

 

A 17 ans j’étais atteinte d’un bovarysme maladif.

La vie ne serait jamais à la hauteur de mes espoirs romanesques. J’étais sortie avec des garçons pour me créer des aventures, elles ne m’apportèrent que la légère euphorie de la séduction, une première fois protocolaire. J’avais connu le sentiment amoureux si profond et destructeur à 15 ans que je pensais tout connaître, mais j’y survécu. A 19 ans seule dans mon studio, je passais mon temps à attendre que quelque chose me tombe dessus, de préférence un objet mâle qui aurait comblé mon manque affectif et sexuel et m’aurait engrossé d’un avenir. J’en arrivais même à regretter la fadeur des relations à passion feinte, un goût amère dans la bouche, l’angoisse de ne pouvoir jamais m’en débarrasser. Je fantasmais des transcendances avec des inconnus à peine entrevus le jour, et je désespérais de rester si fatiguée, assise chez moi le soir, avec l’idée de rencontrer l’idéal en sortant, et la certitude déprimante qu’il n’en serait rien. Les hommes ne me plaisaient que dans mes rêveries stériles, mes fantasmes demeuraient capitonnés de mutisme, et la réalité boursouflait en moi toujours plus décevante. Le temps se décousait point par point entre mes doigts, se nouant en pelote mélancolique sans que je ne puisse bouleverser la surface lisse de mon quotidien. Mon passé m’apparaissait comme une boule régulière d’unités temporelles, rangées uniformes de jours et de nuits qu’aucun coup de ciseaux ne venait achever.

Convaincue de la beauté de la vie j’avais juste peur d’en laisser à côté.

 

[Texte de fond de tiroir – 2010]

On écoute Solène des Ogres de Barback.