L’orgueil d’aimer

mercredi, mai 16, 2018 0 2

 

Tu n’as plus le temps d’écrire.
Ils t’en ont dépossédée, avec leur paperasse et leur plaisir.

Sous la tauromachie de leur promesse, tu t’es échinée pour un sourire qui n’est pas venu.

Sous leurs mains et leurs sexes à tout dominer, tu t’es essayée à la vulnérabilité. Pour quelques jours d’histoires bombées de galons ou de faiblesses à contenter, tu as remâché ton indépendance en des nuits blanches à les regarder, en des confidences à t’amouracher.

Pour une franchise indicible, une probité en œillades mâchées, tu as oublié tes mots. Les seuls à  faire des enfants, en syllabes et ponctuation, dans les yeux de ceux qui tiennent ton impulsion à être entre leurs paupières ouvertes.

Et tu restes offerte au pillage, sans plus de peine que l’illusion d’un renoncement.

Bienveillante pour leurs écarts, dans le gonflement de ton émancipation.

Ils reviendront et tu seras toujours là pour les accueillir, sans rancœur pour leurs mensonges de petits garçons, si étroits qu’ils tiendront tous contre ta sincérité.

Ton seul orgueil est d’aimer.

 

Crédit Photo CaenStreetPhotography

Atelier d’écriture 2

dimanche, décembre 17, 2017 0 1

     

        Salut sœur. C’est moi. C’est Souleyman. Le temps sur toi n’a rien abîmé. La distance ne t’a pas usée, tu as toujours la belle couleur de notre Terre, une Terre qui pourtant a perdu de sa chaleur…

       Tu es belle sœur. Tu me sers un café et je vois que tu es grosse. Tu es encore emplie de vie comme une mangue juteuse et moi ton frère je viens faner un peu cette beauté. Je vois bien que le plaisir de me voir, là, sur ton palier, n’a pas éclaté comme il aurait du. Je vois bien que ta bouche n’a pas ri comme avant, que dans tes yeux il y a quelque chose qui s’agite et qui s’inquiète, là, de me voir devant mon café sans y toucher. Tu dois savoir un peu, avec la radio et le téléviseur, tu dois savoir un peu ce qui est arrivé aux souvenirs que tu as laissés là-bas, au pays. Ils sont morts ma sœur. Tes souvenirs sont morts, oublie-les. Tu regardes mes mains crispées sur mon café tiède. Tu regardes et tu attends. Je te connais ma sœur, tu retiens tes lèvres qui voudraient s’ouvrir et me questionner. Je connais ta pudeur. Je vais te dire, avant que tes enfants ne rentrent de l’école, avant qu’ils ne te demandent qui est ce jeune homme cassé sur la chaise de la cuisine.

        Je suis là ma sœur, mais je suis seul et les autres ne viendront pas. Je me suis caché dans un sac de voyage quand ils sont arrivés chez nous. C’est la tante qui m’y a roulé en boule. C’est la tante qui a sauvé le petit Souleyman. Elle m’a dit de ne pas bouger. Je n’ai pas bougé ma sœur, et je suis là. Je n’ai pas bougé mais je n’ai pas pu ne pas entendre. Je ne peux pas te dire. Le café n’est pas encore froid et tu pleures déjà, silencieuse, pour ne pas m’interrompre. Tu peux pleurer ma sœur, ils ont tout tué de notre passé, même le chien, d’un coup de machette.

        Voilà.

        Nous sommes orphelins ma sœur… Ils sont entrés nos frères de même couleur, nos voisins du même pays et ils en ont arraché les racines, comme si nous n’étions pas nés de la même terre, comme si nous ne partagions pas le même ciel.

       Je suis là ma sœur, parce que je suis resté six jours dans une valise. Je suis là parce que je n’ai pas bougé et que je n’ai plus rien que toi. Je suis Souleyman ton petit frère. Je porte un nom qui n’a plus de Terre, et je viens chercher chez toi l’hospitalité d’une nouvelle vie. Une vie d’orphelin où nous serons deux, ma sœur.

        Tes enfants vont rentrer de l’école et mon café est froid. Tu m’en ressers un autre. Je le bois.

        Essuie tes larmes, je vais rencontrer ma famille.

Atelier d’écriture 1

lundi, novembre 27, 2017 0 4


 

               La rame du métro est bondée, les passagers têtes baissées sur leurs écrans, écouteurs enfoncés dans leurs oreilles, sont absents au monde alentour. Les rails gémissent vainement derrière le bourdonnement des ondes musicales. Je ne suis pas branché pour une fois, j’ai les mains dans les poches et les yeux biens ouverts sur la léthargie ambiante, sur le ronronnement métallique du wagon. Nous allons tous quelque part, mais le voyage sous-terrain n’intéresse visiblement personne. Aucun des usagers ne s’étonne des grésillements des néons ou ne s’interroge sur le nom des stations sur lesquelles s’ouvrent et se ferment les portes automatiques : lequel d’entre eux pourrait me dire qui est Henri Fréville ? Cela fait un moment que je n’ai pas pris le temps de préférer l’observation de mon environnement immédiat à ma destination finale. Je fais donc un arrêt sur image sur la faune et la flore métropolitaine morne, dont le chômeur en fin de droit ou l’accordéoniste roumain n’intercepteront jamais un de ses regards courbés. Et pendant que je joue à l’original, à décrire de manière quasi-naturaliste l’atmosphère apathique de ce huis-clos public, il s’introduit parmi nous, entre J.F Kennedy et Anatole France.

                    Il a des cheveux bruns qui du sommet de sa calvitie tombent raides et longs sur les épaules de son imper défraîchi. Il porte ces mêmes vêtements informes et incolores abritant les gens qui se sont mis de côté, et ce sourire téméraire qui trompe toute solitude. Il arbore ce regard d’ailleurs dont on ne veut pas connaître le passé. Contre lui, il tient un vieux livre écorné, dont je n’arrive pas à distinguer le titre de ma place. Et tout en le tenant fermement, il agrippe la barre de métro de sa main libre et commence à parler franchement. Du fond du wagon je n’entends pas bien, mais je ne veux pas me lever de mon strapontin, briser la masse homogène des passagers immobiles, imposer mon individualité juste pour écouter. De mon siège je mobilise toute mon acuité visuelle et sonore, et je me tends vers ce voyageur à la marge, déconnecté. Je perçois bientôt son discours verbeux, ses bribes sans queue ni tête, ses imprécations d’aucune religion, ses invectives informes à croire, ses mirages d’altruisme en pages pliées. Je le devine arrangeant chacune de ses phrases pour la foule amorphe, je le vois, pugnace, s’époumoner à communiquer dans ce vase clos dont rien pourtant ne devrait s’échapper. Et par mon écoute captive il me reconnaît. Il ne s’arrête pas, mais se répand avec d’autant plus de ferveur qu’il a trouvé un réceptacle à sa logorrhée « … la tulipe en son jour a noirci d’encre jaune la page de l’humanité et Dieu n’a distingué le grand patronat que par les taxes hyperboliques et sémaphores économiques qui contaminent notre sang des pensées négatives qui nous rongent et… » Son brouhahas incohérent berce mon désir initial d’interaction. J’écoute mi-amusé mi-subjugué le langage de cet homme un peu fou déferler sur nous. Je le considère avec intérêt, de station en station, glanant quelques uns de ses mots qui font sens ou couleur dans mon trajet. Je lui prête une oreille attentive, jusqu’à ce que tout le monde descende de la rame, jusqu’à ce que l’espace se vide complètement, que ce lieu public devienne soudainement si intime. Terminus. La masse homogène s’est engouffrée dans les ascenseurs à rendez-vous, nous laissant seuls, tous les deux, chacun à son bout de wagon. Terminus, tout le monde descend. Celui que je peux désormais appeler mon interlocuteur se tait alors, rappelé comme moi à cette réalité sans phrases baladées d’un bout à l’autre de la ville. Alors que j’amorce le mouvement de ma propre descente, mon dernier compagnon de voyage traverse calmement les quelques mètres qui nous séparent, et lentement, dirige sa main gauche vers sa poitrine, là où il a gardé serré son livre durant tout le trajet. Dans cet instant de silence béat, il me tend le volume élimé : «  Une maison sans livres est comme un corps sans âme » dit-il, et il sort, débarrassé de ce poids qu’il m’a partagé, là au creux de mes mains, ce livre à transmettre.

 

Photographie du copain Jules Thouvenin, à retrouver ici et.

 

Consignes d’écriture : « Une maison sans livres est comme un corps sans âme » Cicéron. Cette citation est le prétexte d’une histoire d’amitié, d’un déclenchement. (Idée de lecture : rendre ce texte sonore : bruits de métro et lire la logorrhée de l’homme en fond)