Les mots de Dany Laferrière

dimanche, septembre 2, 2018 0 0

Découvrir Le Goût des jeunes filles c’est pénétrer dans le ventre d’un salon aux seins tendus. Se laisser chalouper en talons dans les rues haïtienne où la jeunesse offre son sexe sans mâcher ses mots, dans un franc-parler à défenestrer la morale des tantes d’en face.

 

« Applaudissements de la petite foule. Les filles entrent joyeusement dans la maison. Le spectacle est terminé pour ceux qui sont dehors. Pour moi, la fête ne fait que commencer. Je suis l’unique spectateur de cette opérette. »

 

Assis dans ce salon, le lecteur est pris au piège des aspirations tendues, ces bourrasques de querelles inconséquentes par lesquelles les jeunes filles éructent à demi-nues le délitement de leur pays.

 

« C’est le problème quand on vit dans une île, on a l’impression d’avoir tout découvert: l’électricité, la dictature, la télé couleur et même la fellation. Mentalité d’insulaire. »

 

La seule candeur est celle du narrateur, réfugié dans les pages de Saint-Aude pour échapper à ces beautés impudiques qui se donnent en corps et en mots à ses sens aux aguets.

Il y a chez les jeunes filles de Dany Laferrière une vulnérabilité offensante, une fureur à vivre qui s’exprime dans leur insatiabilité d’hommes muets, méprisés ou chéris avec la même impulsion.

Incompatibles, Choupette, Marie-Erna, Marie-Flore, Marie Michèle, Miki et Pasqualine, sont des muses impétueuses et charnelles, reflet éblouissant de cette ardeur adolescente d’un présent sans compromission.

Une vie de désirs dont on retrouve l’expression aux rides des tantes, fenêtres ouvertes à traverser pour deviner ce même passé à être belle et à tout consumer.

 

« La morale c’est comme avec la culture, moins on en a, plus on l’étale… »

 

Un livre qui s’écoute au son de la Kompa et des Shupa Shupa dans la moiteur d’un été à danser.

 

 

Aux hommes de ma lignée :

à mon grand-père, celui qui aimait tant les roses.

A mon père, l’éternel absent, mort à New Yord

au terme de trente ans d’exil.

A mon oncle Yves, toujours présent,

que j’ai volontairement oublié.

A Christophe Charles le mari de mon unique soeur,

qui a écrit un livre sur Magloire Saint-Aude.

A tous ces hommes à leur manière sincères, 

courageux et honnêtes,

qui trouveront un jour, j’espère, leur chantre.

Pardonnez-moi de le dire ici :

seules les femmes ont compté pour moi.

Les mots de Gilles Marchand

mercredi, juillet 18, 2018 0 1

Une bouche sans personne est un livre dont je n’attendais rien. Choisi au hasard de son titre accrocheur et de sa quatrième de couverture engageante sur le rayon d’une librairie.

 

Je me souviens que tu m’avais fait jurer de ne rien oublier mais de ne pas y accorder trop d’importance. Je me souviens que je n’avais pas compris cette phrase. Je me souviens que j’avais oublié cette promesse.

 

Les premières pages ont installé une légère appréhension : j’avais peur que les mots de Gilles Marchand ne m’amènent pas plus loin que le café où se retrouvent le personnage principal et ses amis de solitude, chaque soir, dans une routine un peu terne que les disques des Beatles peinent à rehausser. Je craignais que le narrateur ne se dévoile jamais, qu’il garde son écharpe sur sa bouche tout le récit pour ne pas se raconter, que je ne puisse pas, moi lectrice, percer la laideur de son secret que je devinais pourtant.

 

Le métro est rempli. Rempli de gens pressés. Pressés d’arriver et pressés les uns contre les autres. Il y en a qui sont contents, ça leur fait une présence, une bande de copains provisoire. D’autres en ont assez d’être serrés. S’il n’en avaient pas assez d’être serrés, ils en auraient assez d’attendre. S’ils n’en avaient pas assez d’attendre, ils auraient trouvé autre chose, parce que ça donne une contenance d’en avoir assez. Alors ils jettent des regards noirs. Parce que c’est la faute des autres : ce n’est pas eux qui sont trop nombreux puisqu’ils ne sont qu’un. Ce sont les autres. Il y a beaucoup trop d’autres.

 

Et puis apparaît la Fantaisie. Le narrateur se sociabilise soudainement, s’ouvrant à un monde discordant. L’auteur imprime à la douceur morne de ce quotidien trop huilé, des touches merveilleuses : un grand père farfelu et magnifique, un tunnel sous un amoncellement de poubelles pour sortir de chez soi, une correspondance saugrenue avec des parents décédés, un gardien d’immeuble et son armée de soldats de plomb, une mouche aguicheuse et un amour muet qui ravive les couleurs de photographies en noir et blanc.

 

Une superbe ambiance dans le métro aujourd’hui : les gens chantaient , tapaient dans leurs mains, se serraient dan les bras , dansaient. Des confettis volaient entre les wagons, des couples s’accouplaient, des paralytiques marchaient, des hôtesses de l’air volaient dans les couloirs, un raton lavait, un valet bavait, un abbé basait, un dadais se dandinait d’un aire innocent, les mouches volaient à reculons,, les journaux étaient imprimés de toutes les couleurs, les balayeurs vidaient les poubelles sur le sol, les contrôleurs remboursaient les billets , et le conducteur n’autorisait la descente des passagers qu’entre les stations. En partant les passagers s’échangeaient leurs numéros de téléphone se promettant de remettre ça sur la ligne 12 le lendemain.

 

Le roman de Gilles Marchand n’est pas sans rappeler les extravagances de Boris Vian. C’est un roman tout en retenu, un récit intimiste et intelligent, sur les horreurs d’une Histoire que l’imagination seule aide à surmonter. Ce sont des voix anonymes et bouleversantes, qui pour quelques pages, dévoilent leur cicatrice. C’est un livre fragile et fort qui assume d’emprunter un poème à Jean Tardieu pour se dire complètement. Un premier roman comme une brisure qu’il faut prendre le temps de caresser pour se rappeler la beauté de l’existence.

 

Le public n’est pas le plus important, seul importe ce que l’on a à raconter. Lorsqu’il a achevé son roman, il n’a pas couru après les lecteurs – peut-être le fera-t-il un jour-, il a écrit ce qu’il a voulu écrire sans se soucier de ce que l’on pourrait en penser. Le plus important pour lui a été de parvenir au bout de son projet, de boucler la boucle. C’est ce dont j’ai pris conscience lorsque nous avons trinqué : le récit ne se justifie que s’il arrive à son terme. L’histoire peut être belle, l’auteur peut avoir du talent, s’il n’y a pas de fin, rien de ce qu’il a écrit n’existe.

Les mots de Sarah Crossan

mercredi, juin 13, 2018 0 0

Il y a des mots qu’on aurait jamais imaginés lire, des sujets auxquels on aurait jamais pensé avant d’être lecteur.

Il y a des histoires qui se passent de paragraphe et de ponctuation pour toucher l’essentiel.

Il y a des voix, qui même traduites, ouvrent des fenêtres insoupçonnées en nous, et laissent s’engager dans nos coeurs, une bourrasque d’émotions inconnues jusqu’alors.

Jusqu’à Sarah Crossan et son magnifique roman Inséparables, traduit de l’anglais par Clémentine Beauvais, je ne m’étais jamais intéressée à la question des siamois : à leur identité doublée, à ces individus en un corps partagé, à ce coup double qui fait la vie plus courte.

 
La vérité :
C’est ce qui arrive
quand on est accrochées comme on l’est
par une masse de cellules trop coriace
pour se diviser en deux.

 

Comme dans un journal, Grace nous raconte ses journées. Ses journées et celles de Tippi, sa soeur à laquelle elle est accolée par un lien ineffable. Vitalement inséparables, elles n’en sont pas moins deux adolescentes avec leur personnalité propre, leur rêve, leur cœur à battre différemment sous le coup des émotions.

 

Elle n’est pas un morceau de moi.

Elle est moi totalement, 
et sans elle
il s’ouvrirait 
un dévorant espace
dans ma poitrine, 
un trou noir en expansion
que rien d’autre
ne pourrait
combler.
 

En ouvrant ce roman jeunesse, c’est le quotidien de ces deux jeunes filles hors norme que vous allez partager  : les doigts des autres sur elles, les tempêtes d’une famille ordinaire sous les coups du chômage et des addictions, les rendez-vous médicaux incessants et les amitiés pour se sentir comme tout le monde. La beauté de la vie dans la concision des mots, l’intensité de chaque instant pleinement vécu comme le dernier, sous le poids d’une fatalité emplie de bonheur.

 

« Et moi ?

C’est les yeux auxquels j’en veux. 
Les yeux,
les yeux,
les yeux,
de tout côtés,
et en eux la possibilité
de devenir le cauchemar de quelqu’un d’autre. »

 

Je vous mets au défi de ne pas rentrer dans leur intimité sans en ressortir bouleversés. C’est un livre inattendu et magnifique. Un livre que je vais recommander, offrir et mettre en les mains de mes élèves, parents et amis.

 

Avez-vous lu ce livre ?

Avez-vous d’autre lecture au thème peu commun à me recommander ?

 

« Ce serait horrible d’avoir un cancer. Ce serait horrible d’être attaché à une machine une fois par semaine qui me pomperait du poison dans les veines dans l’espoir de me sauver la vie. Notre oncle Calvin est mort d’une maladie du coeur à trente-neuf ans laissant derrière lui trois fils et une femme enceinte. La soeur de Grammie s’est noyée dans un tonneau de pêches pourries et d’eau stagnante quand elles vivaient à la ferme étant enfants. Les actualités sont pleines d’histoires d’enfants battus et de famine et de génocide et de sécheresse et je ne me suis jamais dit, pas une seule fois, que je voudrais échanger ma vie avec les existences tragiques de ces gens-là. Parce que avoir une jumelle comme Tippi ce n’est pas. La pire. Chose. Au monde. »