Les mots de Gabrielle Tuloup

mercredi, septembre 26, 2018 0 0

 

Le roman de Gabrielle Tuloup est un magnifique roman sur l’absence.

L’absence de la tendresse d’une mère qui n’aura jamais su se montrer aimer.

L’absence d’une mémoire qui s’est éteinte, avec la distance et les années.

L’absence d’un passé qui se dévoile en huit lettres ouvertes, alors que tous les souvenirs ont déserté la tête folle d’Azheimer de cette mère qui ne s’est jamais racontée, avant.

 

« C’est difficile de croire que la vie ne s’arrête pas avec la voix. »

 

La nuit introuvable est le lieu d’une rencontre, celle d’une mère et son fils. Une reconnaissance dans la maladie qui a tout effacé déjà. Une rémission par mots sur papier, huit lettres pour tout découvrir et tout pardonner. Redevenir un fils alors que la mère est de nouveau enfant.

 

« De tout ce que je n’avais pas envie de savoir. Du vent, rien que du vent, l’indifférence plutôt que prendre le risque de se dire des choses vraies. C’est difficile de se résoudre à voir. C’est pire encore d’accepter d’entendre »

 

C’est un livre sur la maladie et l’amour, les passions des corps qui ne peuvent se séparer, et ceux qui s’entrechoquent jusqu’à la dislocation. C’est un hymne aux mots, savamment agencés, pour dire avec poésie les situations compliquées des personnages devenus mutiques des nons-dits accumulés.

 

« On ne sait pas ça quand on a vingt-quatre ans. Les compromis qu’on croit faire avec la morale et qu’on s’inflige à même le coeur. Tous les rappels à l’ordre établi, bien avant nous, par un amour qui a déjà eu lieu. La construction patiente, en meubles choisis ensemble, en photos sur les murs, en disputes et en vases cassés, qu’on a su remplacer et refleurir. On a vingt-quatre ans, on met des envies en chantier, on se dessine des échafaudages de peut-être, on croit pouvoir dessiner des fenêtres aux murs. On a l’innocence de penser que la légèreté de la jeunesse peut faire le poids contre du ciment. »

 

C’est un livre lu d’une traite, enlevé par le battement des mots qui feront échos à l’intime de chaque lecteur, pour une situation amoureuse, un rapport familial ou une solitude à s’expatrier. Un coup de coeur en toute simplicité, pour la musicalité de ces pages qu’on voudrait toutes recopier tant elles sonnent justes.

 

« On n’a pas idée de ce que c’est qu’une chemise sans les épaules de l’homme qu’on aime. On n’a pas idée du monde infiniment plat et chiffonné, roulé en boule, qui reste quand l’autre déshabite la vie, quand son corps est soustrait aux étoffes et aux caresses. L’existence n’a plus d’odeur. On marche le ventre en creux, encore et encore. C’est raconté dans tous les livres mais Jacques, lui, n’avait jamais écrit ces lignes-là, et c’était lui que je croyais. On arrose quand même les fleurs une fois par semaine parce qu’elles n’y sont pour rien, et que le monde est assez fané comme ça. On boit son thé à la même heure et on attend. C’est le dernier effort dont on est capable, l’attente. Le vide glisse ses doigts entre chaque côte et serre. La douleur a des ongles et elle vous donne du corps. Elle vous raidit, c’est elle qui vous fait tenir debout. Et c’est elle qui plus tard sait quand peu à peu relâcher l’étreinte. Il fallait qu’elle tenaille pour qu’on n’oublie pas de respirer, mais le souffle parfois revient sans qu’on y pense. Le deuil est un sommeil, plus long que les autres. Le noir et blanc finit toujours par rendre l’âme, lui aussi. »

 

 

Je vous recommande donc chaudement la lecture de La nuit introuvable.

L’avez-vous lu ? Connaissiez-vous déjà les mots de Gabrielle Tuloup ?

 

Les mots de Clémentine Beauvais

lundi, septembre 17, 2018 0 0

Avec Songe à la douceur, Clémentine Beauvais a fini de me séduire. Après le cocasse Les Petites Reines et sa traduction bouleversante des Inséparables, l’autrice signe une romance en vers libres sublime. Une histoire d’amour singulière comme toutes les histoires d’amour, mais universelle dans le ressenti, cette façon percutante d’agencer les mots, d’imbriquer les différentes narrations pour tout dire, polyphonie de typographies pour ne rien cacher.

 

et je suis sûre que parmi vous,
il y en a qui pensent,
parfois à des amours gâchées
il y a deux, trois ou dix ans.
Ce n’est pas pire après dix ans,
ça n’augmente pas nécessairement avec le temps, 
ce n’est pas
un investissement,
le regret.

 

L’écriture de Clémentine Beauvais a le charme innocent et tapageur de l’adolescence. Elle innove, ose, et l’on s’émerveille de l’intelligence de sa façon d’écrire, qui nous accroche aux pages sans qu’on ne puisse plus les lâcher. On observe Tatiana et Eugène, adolescents puis adultes en équilibre sur le fil fragile de leur vulnérabilité. On les regarde et on les comprends, car Tatiana et Eugène c’est moi, et certainement vous, et toutes les personnes croisées et retrouvées qu’on s’est laissé aimer sans calcul, qu’on s’est laissé tomber.

 

On ne peut pas faire l’amour debout quand on est amoureux,
ça va pas ou quoi, la verticalité ne va plus de soi,
quand on est amoureux,
quand quelqu’un est allé nous voler dans notre ventre
le centre de gravité qu’on y gardait.

 

C’est un livre sur l’amour bien évidemment, un livre étiqueté « jeunesse » mais qui ne tait jamais le désir tendu des chairs qui se reconnaissent, se poussent l’une vers l’autre dans ce même besoin irrépressible de se fondre l’une en l’autre. Et même s’il y a de la Littérature, si l’on trouve des intertextes baudelairiens dans un décor de bibliothèque, ce roman raconte ce qu’il y a de viscérale dans une évidence amoureuse, ce qu’il y à perdre et à construire, ce que chacun d’entre nous, si tant soit peu qu’il soit vivant, connaît.

 

Bien sûr que dix ans plus tard, 

cette impression ne sera plus conforme. 

Mais quelle photographie le serait ?

Pourquoi voudrait-on reconnaître ses pensées dix ans plus tard,

quand le miroir nous montre bien qu’on a changé ?

On place plus haut nos idées

que notre visage, on se dit

qu’elles ne changeront jamais, nos pensées platine,

nos inoxydables promesses.

Oui, elles étaient vraies alors

et seront fausses plus tard, ces paroles de Tatiana ;

là ou le présent caresse,

plus tard le passé pince.

Et alors ? Cette nuit, ces pensées-là sont la vérité même.

Or, pour un pensée,

être vraie même une seule fois,

même une seule nuit,

c’est déjà une prouesse.

 

C’est une autrice qui donne envie d’écrire comme on le sent. Non comme on nous l’a appris, dans les règles ou les romans. C’est une histoire qui donne envie d’aimer pleinement et de ne pas se gâcher. Des pages pour ne pas s’ennuyer et se retrouver dans l’affolement des personnages, dans la poésie de ces mots entiers que l’on a nous même vécus et qu’ils nous faudra encore penser, dire et écrire, pour vivre pleinement.

Les mots de Dany Laferrière

dimanche, septembre 2, 2018 0 0

Découvrir Le Goût des jeunes filles c’est pénétrer dans le ventre d’un salon aux seins tendus. Se laisser chalouper en talons dans les rues haïtienne où la jeunesse offre son sexe sans mâcher ses mots, dans un franc-parler à défenestrer la morale des tantes d’en face.

 

« Applaudissements de la petite foule. Les filles entrent joyeusement dans la maison. Le spectacle est terminé pour ceux qui sont dehors. Pour moi, la fête ne fait que commencer. Je suis l’unique spectateur de cette opérette. »

 

Assis dans ce salon, le lecteur est pris au piège des aspirations tendues, ces bourrasques de querelles inconséquentes par lesquelles les jeunes filles éructent à demi-nues le délitement de leur pays.

 

« C’est le problème quand on vit dans une île, on a l’impression d’avoir tout découvert: l’électricité, la dictature, la télé couleur et même la fellation. Mentalité d’insulaire. »

 

La seule candeur est celle du narrateur, réfugié dans les pages de Saint-Aude pour échapper à ces beautés impudiques qui se donnent en corps et en mots à ses sens aux aguets.

Il y a chez les jeunes filles de Dany Laferrière une vulnérabilité offensante, une fureur à vivre qui s’exprime dans leur insatiabilité d’hommes muets, méprisés ou chéris avec la même impulsion.

Incompatibles, Choupette, Marie-Erna, Marie-Flore, Marie Michèle, Miki et Pasqualine, sont des muses impétueuses et charnelles, reflet éblouissant de cette ardeur adolescente d’un présent sans compromission.

Une vie de désirs dont on retrouve l’expression aux rides des tantes, fenêtres ouvertes à traverser pour deviner ce même passé à être belle et à tout consumer.

 

« La morale c’est comme avec la culture, moins on en a, plus on l’étale… »

 

Un livre qui s’écoute au son de la Kompa et des Shupa Shupa dans la moiteur d’un été à danser.

 

 

Aux hommes de ma lignée :

à mon grand-père, celui qui aimait tant les roses.

A mon père, l’éternel absent, mort à New Yord

au terme de trente ans d’exil.

A mon oncle Yves, toujours présent,

que j’ai volontairement oublié.

A Christophe Charles le mari de mon unique soeur,

qui a écrit un livre sur Magloire Saint-Aude.

A tous ces hommes à leur manière sincères, 

courageux et honnêtes,

qui trouveront un jour, j’espère, leur chantre.

Pardonnez-moi de le dire ici :

seules les femmes ont compté pour moi.