Les mots de Boris Vian

dimanche, janvier 18, 2015 2 1

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Ouvrir L’arrache-cœur de Boris Vian c’est plonger dans un néologisme béant, où la cruauté humaine met le dégoût au bord des yeux. L’univers rocambolesque de ce roman n’a rien de gourmand, la campagne y est macabre, ses habitants tyranniques, la folie nous-y saute à la gorge et on la déglutit avec effroi. Se promener dans ces pages c’est confronter notre empathie au miroir inquiétant de notre propre monde, une extension littéraire de notre violence angoissée, notre inconscience exacerbée. Les frontières y sont absentes, le décor sans cesse remodelé : on déracine les arbres, on fait disparaître le sol et les murs, on carrèle le ciel, et pourtant tout reste figé dans une torpeur oppressante. On pénètre dans cette maison sur la falaise, on s’y arrête dans un élan de curiosité moribonde et délectable et on s’englue dans une léthargie malsaine, jusqu’à la dernière page.

L’arrache-cœur remue efficacement le notre. Glaçant, il accroche notre attention, nous attache à des personnages creux, dont le vide est rapidement comblé par notre plaisir à lire.

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On tente cette lecture avec un verre de lait [maternel de préférence] et on laisse l’auteur nous jouer un petit air de jazz.

Les mots de Paul Eluard

mercredi, janvier 14, 2015 0 2

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Découvrir Les premiers poèmes de Paul Eluard c’est entrer dans La vie immédiate. C’est avoir les Yeux fertiles d’une Poésie ininterrompue qui nous est Donnée à voir, qui nous bouleverse, nous déborde. Il est plus Facile, Pour vivre ici, d’avoir Le livre ouvert. Pose sa prose sous La courbe de tes yeux, et reconnais sous ta langue Quelques-uns des mots qui jusqu’ici t’étaient mystérieusement interdits. Aie le Courage d’être émue par le Cours naturel des mésalliances heureuses entre les mots. Apprends à être Amoureuse, à Mourir de ne pas mourir, à avoir les Mains libres de les ressaisir encore, ses mots d’Eluard en devenir dans Notre vie.

 

Lis Eluard car il te connaît. Il a le pouvoir de te construire une Capitale de la douleur en un unique poème, te rappeler à toi-même.

 

        Et dans l’unité d’un temps partagé, il y eut soudain tel jour de telle année que je ne pus accepter. Tous les autres jours, toutes les autres nuits, mais ce jour-là j’ai trop souffert. La vie, l’amour avaient perdu leur point de fixation. Rassure-toi, ce n’est pas au profit de quoi que ce soit de durable que j’ai désespéré de notre entente. Je n’ai pas imaginé une autre vie, devant d’autres bras, dans d’autres bras. Je n’ai pas pensé que je cesserais un jour de t’être fidèle, puisqu’à tout jamais j’avais compris ta pensée et la pensée que tu existes, que tu ne cesses d’exister qu’avec moi.
        J’ai dit à des femmes que je n’aimais pas que leur existence dépendait de la tienne.
     Et la vie, pourtant, s’en prenait à notre amour. La vie sans cesse à la recherche d’un nouvel amour, pour effacer l’amour ancien, l’amour dangereux, la vie voulait changer d’amour.
   Principes de la fidélité… Car les principes ne dépendent pas toujours de règles sèchement inscrites sur le bois blanc des ancêtres, mais de charmes bien vivants, de regards, d’attitudes, de paroles et des signes de la jeunesse, de la pureté, de la passion. Rien de tout cela ne s’efface.

 

[ La vie immédiate – Nuits partagées ]

Les mots de Tomasi di Lampedusa

vendredi, janvier 2, 2015 5 1

« Beaucoup de choses se passeraient, mais tout serait une comédie, une comédie bruyante, romantique, avec quelques taches de sang sur son habit bouffon. »

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Ce grand classique de la littérature européenne du 20ème siècle reflète, le temps d’une lecture, l’orgueil et la confirmation éphémère de la domination sur les hommes et les édifices, du prince Don Fabrizio de Salina, dernier grand représentant de l’aristocratie sicilienne. Il assiste avec sagacité au déclin de sa lignée au profit de l’embourgeoisement tricolore, à la fin du monde dont il était le maître majestueux. Roman d’une désillusion, Le Guépard nous ouvre le cœur et les pensées d’un homme désabusé par trop de clairvoyance, incommodé par sa carrure de géant dans un monde érodé par la petitesse. En Jupiter vieillissant dont la République grignote l’Olympe, Don Fabrizio fait le long et pénible apprentissage de la finitude, courtisan la mort jusqu’à ce que le fracas de la mer se calme tout à fait.

 

Ce que l’on retire de cette lecture, c’est une magnifique peinture de la vie aux couleurs d’Eros et Thanatos, un climat sicilien aride attisant les rapports passionnés et conflictuels entre les personnages, mais surtout, une tendresse infinie pour le patriarche de Salina incompris de sa famille, dont les grosses pattes autoritaires de félin n’ont plus d’empreintes à laisser dans l’avenir.

 

Pour mieux s’identifier à Don Fabrizio on déguste une gelée au rhum en écoutant les valses de Nino Rota.

 

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« Comme toujours les considérations sur sa propre mort le rassérénaient autant que celles sur la mort des autres l’avaient troublé : peut-être parce que, en fin de compte, sa mort était en premier lieu celle du monde entier ? »