Les mots de Chimamanda Ngozi Adichie

jeudi, juin 4, 2015 0 2

chimamada ngozi adichie

 

Kambili ne sait pas rire. Kambili a l’autorité d’un père comme absence de vivre, l’impulsion d’un frère pour pallier à son mutisme. Sa maison a la résonance pesante et creuse d’une église austère. Les maigres échanges y sont sermons, les ordres du père châtiments, l’emploi du temps monacal. Derrière les gestes muets, le lecteur devine les non-dits, attend le drame ultime comme d’autres le Jugement dernier, avec l’irrévocable certitude que personne ne sera oublié.

 

« Tu devrais aspirer à la perfection. Tu ne devrais pas voir le péché et marcher dans sa voie sans hésiter. »

 

Sous le joug patriarcal le courage des femmes s’éparpille dans le récit en bouts de porcelaine brisée. Des morceaux de féminin contre l’aveuglement d’un père, une tante et une cousine comme espoir d’épiphanie, comme chant mélodieux pour éclore en un magnifique hibiscus pourpre à Nsukka.

 

« Cette nuit-là, je rêvai que je riais, mais ça ne ressemblait pas à mon rire, même si je ne savais pas à quoi ressemblait mon rire. C’était un rire saccadé, rauque et enthousiaste, comme celui de tatie Ifeoma. »

 

Auteure nigérianne Chimamanda Ngozie Adichie insuffle dans ce roman le premier élan vital d’un féminin qui s’ignore. Lire l’Hibiscus pourpre c’est vivre 300 pages dans un Nigéria où Boko Haram n’existe pas mais où le fanatisme religieux gangrène déjà les destins. La famille de Kambili est universelle, elle est cette violence silencieuse et inconnue qui ne regarde pas les autres, cette terreur en huis-clos qui marginalise des jeunes filles, comme des pays entier. Cette part de dénis amère, tristement d’actualité.

 

« Il y a quelques mois, il a écrit qu’il ne voulait pas que je cherche les pourquoi, parce que certaines choses se produisent pour lesquelles nous ne pouvons pas formuler de pourquoi, pour lesquelles les pourquoi n’existent tout simplement pas et, peut-être, ne sont pas nécessaires. »

 

adichie feministes

 

Dans son petit opus à 2€ chez Folio, d’ores et déjà considéré comme un classique, Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie se décrit comme une Féministe Africaine Heureuse qui ne déteste pas les hommes, qui aime mettre du brillant à lèvres et des talons hauts pour son plaisir, non pour séduire les hommes.

 

 

«Pour ma part, je considère comme féministe un homme ou une femme qui dit, oui, la question du genre telle qu’elle existe aujourd’hui pose problème et nous devons le régler, nous devons faire mieux. Tous autant que nous sommes, femmes et hommes.»

 

Ce texte court et frais, quasi anecdotique, pense la condition de la femme dans notre société, réfléchit au rôle de l’éducation des enfants dans la perpétuation d’un modèle féminin sclérosé. A cette version modifiée d’une conférence de 2012 consacrée à l’Afrique, succède une courte nouvelle au titre évocateur Les marieuses, un petit joyau de mots à mettre impérativement sous vos yeux nauséeux.

 

On écoute Fela Kuti en laissant nos narines se faire chatouiller par une bonne odeur de soupe Edikang Ikong.

Les mots de Joseph Kessel

jeudi, mai 21, 2015 0 6

joseph kessel

 

Ouvrez Les cavaliers de Joseph Kessel et engagez-vous sur le chemin des hordes aryennes, des phalanges d’Alexandre, des disciples de Bouddha, traversez des paysages aussi acérés que les mots de l’auteur, des steppes aussi vastes que la solitude des hommes. Laissez Guardi Guedj, l’Aïeul de tout le monde, vous conter l’histoire de Toursène et de son fils Ouroz, plongez au cœur des traditions afghanes, dans la mêlée du plus grand Bouzkachi jamais disputé.

 

« Celui qui sait beaucoup d’histoires mortes aime bien, quand il le peut, en voir une à sa naissance. »

 

Tchopendoz renommés et indétrônables, Toursène et son fils Ouroz écument d’insatisfaction sur les sifflements déchirants de cravaches aux billes de plombs. Une cruauté fiévreuse consume leurs esprits dans leur quête suprême de postérité. Fiers et terribles, mais légitimes, ils sont Maîtres d’un monde sans frontière où seule la jalousie les domine encore, où seul leur étalon Jéhol est en mesure de les attendrir, de les porter loin de leur orgueil pour aller à la rencontre de l’apaisement.

 

« Dans un jeu – et celui-là était le jeu essentiel, mortel, de la dignité et de l’honneur – la vraisemblance ne comptait point, pourvu que fussent respectées la règle et la coutume. »

 

Dans cette épopée contre le déshonneur, au cœur des montagnes infranchissables de l’Hindou Kouch, la haine suppure dans la douleur et l’effroi, le chant cupide des sirènes innommables conduit à la plus laide des folies. Empathie amputée et avenir sur béquilles, une gloire en poudre comme fanion de non-retour, un mausolée maussade pour unique prestige, c’est ce qui semble attendre celui qui ne sait pas vieillir.

 

« La vieillesse véritable, […] est au-delà de tous les tourments. Elle a oublié les maux d’orgueil, de regret, d’amertume. Elle ne jalouse pas la force de son propre sang. »

 

A la fin de votre lecture votre poitrine portera longtemps encore le souffle de Jéhol, l’aridité violente des regards afghans, les paysages inhospitaliers de leurs cœurs majestueux, et vous refermerez à regret la chaleur harassante d’être étranger à ces coutumes d’un autre monde.

 

hindou kouch

 

« Des montagnes bordaient cet univers de steppe astrale. Elle était si près du ciel que seule la ligne des crêtes en dépassait le niveau. A cause de cela, il semblait que des Dieux dont aucune religion n’avait jamais conçu la forme ni deviné les noms avaient érigé contre le firmament glacé une enceinte à la mesure et à l’image de ce plateau effrayant et sublime. La muraille, ils l’avaient pétrie de roche et de lumière. Dans cette substance, ils avaient forgé les repères, les instruments, les signes destinés à des voyageurs fabuleux. Vaisseaux géants de porphyre ancrés dans la neige des âges. Radeaux en corail suspendus sur l’azur. Aiguilles pareilles à des phares démesurés qui avaient pour feux, à l’usage des astres, les rayons du soleil. Parfois des dragons monstrueux et des idoles colossales surgissaient sur une rose écume pétrifiée. »

 

On galope sur les mots en buvant un thé noir brûlant et sucré en écoutant une Damboura.

Les mots de Françoise Sagan

mardi, mai 12, 2015 0 3

francoise sagan

 

Un profil perdu jamais rencontré de face.

Une dépendance aux abois.

Une émancipation en laisse.

Léthargique et protégée, bercée par des amitiés ennuyeuses, Josée se laisse guider dans une danse somnolente, une fuite d’hommes à hommes, maladivement protecteurs, tragiquement possessifs. Sa psychologie en dents de scie fascine. Nous assistons impuissants à son aveuglement, mi-amusés, mi-effrayés, nous nous improvisons psychologues et médiums le temps de la lecture, persuadés d’avoir tout deviné, d’avoir percé les ressorts de la comédie grinçante se jouant sous nos yeux.

 

« Il fallait dégager, me dégager. C’était un terme de rugby et en cela j’étais d’accord : ayant joué les avants rapides toute mon adolescence et les piliers tenaces en pleine mêlée, avec Alan, je renonçais, cardiaque, au jeu. Je quittais le terrain vert, un peu jauni, sans arbitre et sans règlements, qui avait été le mien. J’étais seule, je n’étais rien. »

 

L’écriture de Françoise Sagan tire sur les fils des relations humaines et en démêle les nœuds. Ses mots boursouflés de solitude nous immergent dans un univers romanesque où l’imaginaire a peu de place, réussissant dans leur rencontre à nous faire éprouver un intérêt avide et empathique pour des protagonistes résolument médiocres.

 

« Je l’aimais. Je ne savais pas pourquoi, pourquoi lui, pourquoi si vite, pourquoi si violemment, mais je l’aimais. Il avait suffi d’une nuit pour que ma vie ressemble à cette fameuse pomme si ronde et si pleine et pour que, lui parti, je ne me sente plus que moitié de la pomme, fraîchement tranchée, vulnérable à tout ce qui viendrait de lui et à rien d’autre. J’avais basculé d’un coup du royaume de la solitude dans celui de l’amour et je trouvais curieux d’avoir le même visage, le même nom, le même âge. Je n’avais jamais très bien su qui j’étais objectivement mais là, je ne le savais plus du tout. »

 

On suit les déboires sentimentaux de Josée en buvant un thé accompagné d’un bon baba bien gras, et on sifflote un petit air de chasse.