Les mots de Sorj Chalandon

mardi, mars 31, 2015 4 1

 

Le quatrième mur est un poing rouge tendu pour faire se lever l’Antigone de Jean Anouilh. La petite maigre pousse dans l’esprit d’un réfugié politique grec amoureux de théâtre, devenant l’allégorie sublime de la paix. Elle éclot grâce à un révolté de loin, Georges, missionné à Beyrouth pour monter la pièce, achever ce puzzle de voix par delà les lignes de front, les cratères de religions, impacts de convictions, obus d’haine raciale…
 

« Antigone, jouée à mains nues dans une ville où d’autres mains étranglent. »

 

Nourrie du souffle d’Antigone depuis l’enfance, j’en ai retrouvé la puissance dans les rues de la capitale égorgée. Beyrouth, théâtre de la tragédie humaine, où la barbarie écartèle l’espoir, où la folie viole les âmes aveuglées par la colère, où les hommes se perdent de n’être plus rien, où la vie est définitivement close par le Choeur, puisqu’après tout il est plus reposant et commode de mourir.

 

« Le chien reste un chien, Georges. Même élevé par des moutons. Tes acteurs ne sont pas des acteurs, ce sont des soldats. Toi tu ne le sais pas, mais la guerre s’en souvient. »

 

Sorj Chalandon fait tomber le quatrième mur séparant les acteurs des spectateurs, le lecteur n’est plus protégé des mots, il se blesse sur les gravats sanglants de la guerre civile libanaise. Si l’ « on a toujours deux yeux de trop » pour l’horreur, l’auteur nous rappelle qu’il est parfois bon de s’y confronter. Ainsi l’on ouvre ce roman avec curiosité et on le ferme avec le cœur au bord des yeux.

 

On palpite ce roman en écoutant Pie Jesu de Duruflé et en mangeant du houmous.

Les mots de Raymond Radiguet

jeudi, mars 5, 2015 0 4
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Le Diable au corps porte en lui toute l’opiniâtreté de la jeunesse.
 
Ce roman de formation est le témoignage amoral d’un enfant prétendant grandir sans en avoir l’envergure. Monstre d’égoïsme, souvent cruel, nécessairement menteur, François est le produit d’une éducation laxiste dans la grande récréation qu’est là guerre.
 

« Que ceux déjà qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeune garçons : quatre ans de grandes vacances. »

 

Le jeune homme, intellectuellement précoce et amateur de l’école buissonnière, séduit Marthe, dont l’époux est au front, il en fait sa maîtresse plus par caprice que par amour, se complaisant rapidement dans son rôle pernicieux d’amant jaloux.

 

« Je devais à la guerre mon bonheur naissant ; j’en attendais l’apothéose. J’espérais qu’elle servirait ma haine comme un anonyme commet le crime à notre place. »

 

François n’est pas courageux, dénué de toute générosité leur idylle n’est définie que par le prisme de son égoïsme enfantin. Les deux amants jouent au jeu dangereux d’être adultes dans leurs corps d’enfants qui s’éveillent à l’érotisme.

 

« Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser d’une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, mais nous restions incapables. »

 

Si Le Diable au corps est un chef d’oeuvre, un classique qu’il faut découvrir, c’est par son immoralité élégante, son cynisme si bien porté par le narrateur cruel, cette peinture transgressive de l’amour et de la guerre. Son écriture incisive nous essouffle, on dévore le court roman comme une unique Maxime dont on veut retenir à jamais l’amorale vérité.
 
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« Sera-t-on surpris de ne point trouver dans un livre sur l’adolescence, cette fameuse ‘inquiétude’ si à la mode depuis quelques années ? Mais pour le héros du Diable au corps […] son drame est ailleurs. Ce drame naît davantage des circonstances que du héros lui-même. On y voit la liberté, le désœuvrement, dus à la guerre, façonner un jeune garçon et tuer une jeune femme. Ce petit roman d’amour n’est pas une confession, et surtout au moment où il semble davantage en être une. C’est un travers trop humain de ne croire qu’à la sincérité de celui qui s’accuse ; or, le roman exigeant un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse autobiographie qui semble la plus vraie. »

[Raymond Radiguet, Les Nouvelles littéraires, 10 mars 1923]

 

Il faut lire ce petit livre avec un panier à provision au bord de la Marne.

Les mots de Jérôme Ferrari

mercredi, février 18, 2015 0 7

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Le Sermon sur la chute de Rome m’a tenté dès sa sortie et son succès de 2012, pourtant je ne l’ai acheté que le mois dernier, dans un élan de divertissement, une volonté de lever le nez du programme de l’agrégation. Mauvaise pioche. Le roman de Ferrari s’inscrit directement dans la lignée des trois romans de « la fin d’un monde » que nous étudions : Le Temps retrouvé de Proust, La Marche de Radetzky de Roth et Le Guépard de Lampedusa. Cette lecture ne m’a donc pas apporté la bouffée de légèreté que j’étais venue y chercher, mais elle m’a tout de même donné envie de m’y replonger à tête reposée pour l’apprécier davantage.

 

« Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri si les Romains ne périssent pas. »

 

Roman eschatologique, dont l’intertexte majeur annoncé dès le titre – Les Sermons de Saint Augustin – est le fil conducteur, ce récit nous dévoile l’intimité d’une famille aux rapports distanciés. L’empathie ne semble jamais s’établir entre les personnages dont la vie n’a pas commencé, incapables de trouver leur place dans le cercle familial comme dans le monde, irrémédiablement vidés par le temps qui passe. On assiste à ce bal de destins stériles dans la salle d’un bar corse, et on apprend à accepter de n’être originaires d’aucune terre, d’être nés de l’absence dans une époque sclérosée. On y fait l’expérience de l’avilissement, de la vacuité humaine et des gargarismes éthyliques, mais surtout celle du renoncement.

 

« Libero avait cessé de rêver depuis longtemps déjà. Il reconnaissait sa défaite et donnait son assentiment, un assentiment douloureux, total, désespéré, à la stupidité du monde. »

 

Une vision du royaume terrestre par le prisme de la finitude.

Belle et noire. Pessimiste et humaine.

 

« Ce que l’homme fait, l’homme le détruit. »

 

Jérôme Ferrari tire ses personnages des limbes pour mieux les y faire redescendre.

Irrévocablement.

 

« Où iras-tu en dehors du monde ? »

 

On assiste à la chute un verre de Pastis à la main en écoutant le chant corse Sintineddi.