Les mots d’Elif Shafak

dimanche, juillet 12, 2015 0 1
Depuis que je l’ai découverte avec Soufi mon amour, Elif Shafak demeure l’une de mes romancières contemporaines favorite. J’ai dévoré l’intégralité de son oeuvre, me délectant de ses textes enchanteurs qui vous projetent intégralement dans un univers fictionnel, les mots devenant bruits et odeurs : vous oubliant chez vous, vous ressentez à Istanbul.

L'architecte du sultan 3

 
L’architecte du sultan s’ouvre comme un conte dans lequel on plonge adulte avec nos yeux marmots. L’enfant d’Hindoustan Jahan, frère de lait de l’éléphant blanc Chota, découvre la vie du sérail d’Istanbul au 16ème siècle, ville en construction que le jeune indien participera à bâtir années après années, sultan après sultan, dans le lent écoulement d’une vie aux échafauds fragiles.

 

«  Le monde était un chaudron bouillant, le même ragoût d’espoirs et de chagrins qu’on soit proche ou éloigné. »

 

A dos d’éléphant nous pénétrons dans la grande Histoire, celle de Soliman le Magnifique et de son architecte impérial Sinan, celui qui prend Jahan pour apprenti. Sous couvert de roman historique, ce récit d’architecture est lui-même remarquablement structuré. L’auteure joue avec les temps, annonce le futur, retarde le présent, nous ménage des rebondissements qui donnent au conte un faux air de roman policier. Les personnages y sont des destins brisés témoins mutuels de leurs voyages, pour certains une ascension cupide vers un pouvoir d’apparat, pour d’autres un périple de travail vers le Centre de l’Univers.

 

« La vérité est un papillon, elle se pose sur une fleur puis une autre. Tu la poursuis avec un filet. Si tu la captures, tu es content. Mais elle ne vivra pas longtemps.

La vérité est une chose délicate. »

 

La poésie d’Elif Shafak est mystique, plus proche du cœur que de Dieu, plus proche de la vérité de l’Homme qu’une prière. Un dôme de voix, chœur d’universalité, dont l’écho romancé est miroir de notre présent.

 

mosquée

 

« La pierre réfléchie dans l’eau. Dieu réfléchi dans les êtres humains. L’amour réfléchi dans le cœur brisé. La vérité réfléchie dans les contes. Nous vivons, travaillons, mourons sous le même dôme invisible. Riches et pauvres, mahométans et baptisés, libres et esclaves, hommes et femmes, sultan et cornac, maître et apprenti… J’en suis venu à croire que s’il existe une forme qui parle à chacun de nous c’est le dôme. Là toutes les distinctions sont abolies et chaque son, de joie comme de chagrin, se font dans le vaste silence d’un amour qui embrasse tout. Quand je me représente notre monde sous ces traits, je me sens étourdi et désorienté, ne sachant plus dire où commence le futur ; où se couche l’Occident et où se lève l’Orient. »

 

On voyage en Orient sur une danse Soufi en se rafraîchissant d’un sorbet à la rose accompagné de clous de girofle.

Les mots de Chimamanda Ngozi Adichie

jeudi, juin 4, 2015 0 2

chimamada ngozi adichie

 

Kambili ne sait pas rire. Kambili a l’autorité d’un père comme absence de vivre, l’impulsion d’un frère pour pallier à son mutisme. Sa maison a la résonance pesante et creuse d’une église austère. Les maigres échanges y sont sermons, les ordres du père châtiments, l’emploi du temps monacal. Derrière les gestes muets, le lecteur devine les non-dits, attend le drame ultime comme d’autres le Jugement dernier, avec l’irrévocable certitude que personne ne sera oublié.

 

« Tu devrais aspirer à la perfection. Tu ne devrais pas voir le péché et marcher dans sa voie sans hésiter. »

 

Sous le joug patriarcal le courage des femmes s’éparpille dans le récit en bouts de porcelaine brisée. Des morceaux de féminin contre l’aveuglement d’un père, une tante et une cousine comme espoir d’épiphanie, comme chant mélodieux pour éclore en un magnifique hibiscus pourpre à Nsukka.

 

« Cette nuit-là, je rêvai que je riais, mais ça ne ressemblait pas à mon rire, même si je ne savais pas à quoi ressemblait mon rire. C’était un rire saccadé, rauque et enthousiaste, comme celui de tatie Ifeoma. »

 

Auteure nigérianne Chimamanda Ngozie Adichie insuffle dans ce roman le premier élan vital d’un féminin qui s’ignore. Lire l’Hibiscus pourpre c’est vivre 300 pages dans un Nigéria où Boko Haram n’existe pas mais où le fanatisme religieux gangrène déjà les destins. La famille de Kambili est universelle, elle est cette violence silencieuse et inconnue qui ne regarde pas les autres, cette terreur en huis-clos qui marginalise des jeunes filles, comme des pays entier. Cette part de dénis amère, tristement d’actualité.

 

« Il y a quelques mois, il a écrit qu’il ne voulait pas que je cherche les pourquoi, parce que certaines choses se produisent pour lesquelles nous ne pouvons pas formuler de pourquoi, pour lesquelles les pourquoi n’existent tout simplement pas et, peut-être, ne sont pas nécessaires. »

 

adichie feministes

 

Dans son petit opus à 2€ chez Folio, d’ores et déjà considéré comme un classique, Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie se décrit comme une Féministe Africaine Heureuse qui ne déteste pas les hommes, qui aime mettre du brillant à lèvres et des talons hauts pour son plaisir, non pour séduire les hommes.

 

 

«Pour ma part, je considère comme féministe un homme ou une femme qui dit, oui, la question du genre telle qu’elle existe aujourd’hui pose problème et nous devons le régler, nous devons faire mieux. Tous autant que nous sommes, femmes et hommes.»

 

Ce texte court et frais, quasi anecdotique, pense la condition de la femme dans notre société, réfléchit au rôle de l’éducation des enfants dans la perpétuation d’un modèle féminin sclérosé. A cette version modifiée d’une conférence de 2012 consacrée à l’Afrique, succède une courte nouvelle au titre évocateur Les marieuses, un petit joyau de mots à mettre impérativement sous vos yeux nauséeux.

 

On écoute Fela Kuti en laissant nos narines se faire chatouiller par une bonne odeur de soupe Edikang Ikong.

Les mots de Joseph Kessel

jeudi, mai 21, 2015 0 6

joseph kessel

 

Ouvrez Les cavaliers de Joseph Kessel et engagez-vous sur le chemin des hordes aryennes, des phalanges d’Alexandre, des disciples de Bouddha, traversez des paysages aussi acérés que les mots de l’auteur, des steppes aussi vastes que la solitude des hommes. Laissez Guardi Guedj, l’Aïeul de tout le monde, vous conter l’histoire de Toursène et de son fils Ouroz, plongez au cœur des traditions afghanes, dans la mêlée du plus grand Bouzkachi jamais disputé.

 

« Celui qui sait beaucoup d’histoires mortes aime bien, quand il le peut, en voir une à sa naissance. »

 

Tchopendoz renommés et indétrônables, Toursène et son fils Ouroz écument d’insatisfaction sur les sifflements déchirants de cravaches aux billes de plombs. Une cruauté fiévreuse consume leurs esprits dans leur quête suprême de postérité. Fiers et terribles, mais légitimes, ils sont Maîtres d’un monde sans frontière où seule la jalousie les domine encore, où seul leur étalon Jéhol est en mesure de les attendrir, de les porter loin de leur orgueil pour aller à la rencontre de l’apaisement.

 

« Dans un jeu – et celui-là était le jeu essentiel, mortel, de la dignité et de l’honneur – la vraisemblance ne comptait point, pourvu que fussent respectées la règle et la coutume. »

 

Dans cette épopée contre le déshonneur, au cœur des montagnes infranchissables de l’Hindou Kouch, la haine suppure dans la douleur et l’effroi, le chant cupide des sirènes innommables conduit à la plus laide des folies. Empathie amputée et avenir sur béquilles, une gloire en poudre comme fanion de non-retour, un mausolée maussade pour unique prestige, c’est ce qui semble attendre celui qui ne sait pas vieillir.

 

« La vieillesse véritable, […] est au-delà de tous les tourments. Elle a oublié les maux d’orgueil, de regret, d’amertume. Elle ne jalouse pas la force de son propre sang. »

 

A la fin de votre lecture votre poitrine portera longtemps encore le souffle de Jéhol, l’aridité violente des regards afghans, les paysages inhospitaliers de leurs cœurs majestueux, et vous refermerez à regret la chaleur harassante d’être étranger à ces coutumes d’un autre monde.

 

hindou kouch

 

« Des montagnes bordaient cet univers de steppe astrale. Elle était si près du ciel que seule la ligne des crêtes en dépassait le niveau. A cause de cela, il semblait que des Dieux dont aucune religion n’avait jamais conçu la forme ni deviné les noms avaient érigé contre le firmament glacé une enceinte à la mesure et à l’image de ce plateau effrayant et sublime. La muraille, ils l’avaient pétrie de roche et de lumière. Dans cette substance, ils avaient forgé les repères, les instruments, les signes destinés à des voyageurs fabuleux. Vaisseaux géants de porphyre ancrés dans la neige des âges. Radeaux en corail suspendus sur l’azur. Aiguilles pareilles à des phares démesurés qui avaient pour feux, à l’usage des astres, les rayons du soleil. Parfois des dragons monstrueux et des idoles colossales surgissaient sur une rose écume pétrifiée. »

 

On galope sur les mots en buvant un thé noir brûlant et sucré en écoutant une Damboura.