Les mots d’Albert Camus

mercredi, janvier 27, 2016 0 2

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Relire L’Etranger c’est retrouver un vieil ami que l’on avait pas eu le temps de perdre de vu. Etranger de titre, pas pour nous.

Un ami à la couverture écornée, au charisme intact malgré les années d’absurdités, de soleil tapageur sur ses mots immaculés. Des pages brèves qui frappent sur la porte de nos vies. Brûlure littéraire qui aveugle quelque temps notre perception du monde, exacerbe sa vicissitude.

 

« L’absurdité est surtout le divorce de l’homme et du monde. »

 

Absurdité d’un procès contre un homme à l’humanité fatiguée, sans passion, satisfait dans sa médiocrité. Un homme à l’indifférence poreuse, à l’insensibilité transpirante, à la conscience essoufflée. Meursault, imperméable au monde et écrasé par lui. Meursault, condamnable d’être apathique, d’avoir enterré une mère sans pleurer.

 

« Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. »

 

Ouvrir l’étranger c’est pénétrer dans une cellule de la taille du monde. Achopper contre ses murs. Y visiter la vérité enfermée, la nôtre, partagée, celle de notre inaptitude à la vie.

 

« Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. »

 

On s’enferme avec L’Etranger, du boudin et du vin, le temps de ne croire en rien, « comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d’étés pouvaient mener aussi bien aux prisons qu’aux sommeils innocents. »

Les mots de Grisélidis Réal

mercredi, octobre 21, 2015 0 2

Grisélidis réal

 

Le noir est une couleur est une ode à cette peau d’ailleurs, à ces corps en jazz et caresses, de ceux qui savent aimer. Un témoignage en lumière sur la prostitution. Sans filtre, la vie d’une mère en survivance. Dans une Allemagne inhospitalière, il faut se cacher derrière les briques rouges d’une maison close, au milieu de la déchetterie, se réfugier sous le plafond en carton d’une vieille roulotte tzigane. Dans cette carapace marmiteuse, se loge l’ultime réconfort de ton identité proscrite.

 

« Oui, cherche, fouille dans mon passeport. Vous ne trouverez jamais. L’amour, ce n’es pas là qu’il niche ! Il bat ailleurs, dans les endroits qui vous échappent. Rescapé de Dachau, d’Auschwitz ! En roulotte, au pied des ordures ! Dans tous vos gaz, fosses communes, fours crématoires, vous n’avez pu le détruire, le coeur tzigane ! »

 

Autobiographie d’un amour violent, enfumé, passionnel. Amour en passes fiévreuses. Sous les coups d’une misère qui frappe. A la porte, le destin cogne pour te priver de ton impudence. De tes amants noirs, ceux qui te donnent vie en coups de reins mal protégés. Grisélidis, toi qui osa tout dire. Le dérangeant, le maladif, le caché, les viols et les amitiés en secours, la folie, l’enfermement de ta liberté viscérale. Toute ta vie pleinement vécue d’être partagée sans réserve.

 

«  En ce temps-là, notre destin, c’était des Noirs au sourire et aux épaules vastes comme l’océan, sur eux on voguait en sécurité, ils nous amenaient au port. Ces soldats noirs, ils avaient un coeur éclatant comme leurs dents blanches, leurs mains c’étaient nos oreillers, leurs corps c’étaient nos maisons, nos havres dans les naufrages. Ah comme ils brillaient sombrement dans la neige ! Comme leur douce peau noire rayonnait, malgré le froid qui nous cinglait le visage ! Comme ils étaient chaud et bons sous leurs uniformes verts ! Leur coeur faisait fondre l’hiver. »

 

Les mots de Grisélidis sont pour ses amants d’ébènes, ses frères tzignanes, ses soeurs de pavés. Pour cette vie misérablement belle, infectée d’autrui, sauvée par l’autre, par ses coups d’amour et de jalouse folie. Cette vie au sexe tarifé, unique échappatoire à l’aliénation. Ses mots témoignent d’une existence à se cogner, à n’en jamais oublier la fragilité insidieuse. Une vie à cahoter.

 

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On écoute un disque de Sonia Dimitrievitch et Yoska Nemeth, on goûte une cuillerée de confiture de haschisch, on se laisse bercer par les bras noirs et paginés du livre, et on me partage ses mots préférés. Vos coups de cœur à partager.

Les mots d’Andrus Kivirähk

jeudi, octobre 15, 2015 0 1

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Séduite par la couverture sublime de la maison d’édition Le Tripode, par l’épaisseur pleine de promesse de l’ouvrage, par l’avis tout en paillettes de la libraire, je suis repartie avec L’Homme qui savait la langue des serpents sous le bras. Best-seller estonien d’Andrus Kivirähk, ce trésor d’imaginaire nous enfonce dans une forêt médiévale où les hommes de l’ancien temps luttent avec virulence contre l’implantation de la modernité : village de paysans s’engourdissant la langue à manger du pain.

 

« Mais il n’était pas question de revenir en arrière. J’étais là, au coeur de la folie moderne, et mon destin était d’y rester jusqu’à la fin de mes jours. »

 

Merveilleux en peaux de bêtes et sifflements reptiliens, ce récit est celui de la fin d’un monde légendaire. Un univers que l’on repousse derrière les buissons, qu’on enfouit dans l’épaisseur touffue d’un bois qu’on ne pénètre plus et sur lequel son ultime descendant veille avec pugnacité. Un évanouissement exaltant en 454 pages d’aventures rocambolesques, rencontres saugrenues, temporalité décousue. Une découverte littéraire en rire et effroi, qui charme à coup sûr par sa langue téméraire.

 

« La forêt n’est plus la même. Jusqu’aux arbres qui ont changé, ou peut-être tout simplement que je ne les reconnais plus, peut-être qu’ils me sont devenus étrangers. Je ne veux pas dire que leurs troncs se sont épaissis, que leurs couronnes se sont élargis, que leurs cimes sont de plus en plus hautes : tout cela est naturel. Il y a autre chose – la forêt s’est faite nonchalante, négligée. Elle pousse au hasard, elle se glisse là où elle n’était pas, elle me traîne dans les jambes. Elle est échevelée, ébouriffée. Ce n’est plus chez moi, c’est une chose en soi qui vit sa propre vie et respire à son propre rythme. On pourrait presque penser que c’est elle qui est à l’origine de la fuite des hommes, car elle se comporte en vainqueur qui s’étale sur les traces de son ancien maître. »

 

Cette lecture est l’enterrement joyeux d’un univers à la violence viscérale. La mirifique décomposition d’une culture dont l’on se détourne mais qui exalte toujours nos passions, qui envoûte notre imagination, nous maintient dans l’attente de l’apparition enchanteresse d’une salamandre antique. Derrière l’indéniable plaisir de la lecture, une critique audacieuse du progrès se dessine dans l’ornementation d’une religion satanisant ce qui fût naturel, dans l’aveuglement d’une civilisation naissante parjurant ce qui fût le bonheur.

 

« Puisqu’ils s’étaient construit un monde nouveau, ils auraient dû laisser l’ancien tranquille, ils auraient dû l’oublier. Mais à l’évidence, ils en avaient été incapables, vu que la couronne des vipères royales et le langage des oiseaux les alléchaient encore, et tant d’autres secrets de la forêt qui, dans leur mémoire, s’étaient étrangement déformés jusqu’à prendre une autre signification, toute nouvelle et toute stupide. Ils n’étaient pas parvenus à se libérer totalement de leur passé: il les attirait sans qu’ils sachent pourquoi, mais quand ils tombaient effectivement sur quelque chose de très ancien, ils ne savaient pas se comporter: ils étaient comme de petits enfants qui, en allant s’abreuver à la source, se penchent trop et tombe à l’eau tête première. »

 

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Une ode à la Nature et au folklore dont je vous recommande la lecture atypique !

 

Le tout en mangeant de la viande d’élan grillé et en écoutant des chants monastiques !

 

 [Ouh Yeah]

 

Et vous, un coup de coeur singulier à me partager ?