Les mots de mon enfance

mardi, février 3, 2015 3 1

litté jeunesse

Je n’ai pas énormément lu de littérature jeunesse, où du moins pas tard. Je me revois en classe de sixième lire Nana de Zola pendant que mes camarades achevaient L’oeil du loup de Daniel Pennac. Curieuse, je lisais les romans que ma mère achevait et dont elle m’interdisait parfois la lecture… vainement. Chaque mercredi après-midi à la médiathèque communale, je furetais à la recherche du trésor que je ne m’étais pas encore approprié. Certaines de ces découvertes sont des souvenirs d’enfance à part entière, de petites douceurs qui me font toujours de l’oeil du fond de mes étagères. Voici les huits titres qui ont le plus compté.

 

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. Les malheurs de Sophie de La Comtesse de Ségur.

L’univers romanesque de la Comtesse de Ségur, je m’en suis impregné livre après livre. C’est évidemment les aventures de la capricieuse Sophie qui m’ont le plus marqué, mais je me rappelle aussi de François le bossu, de Jean qui grogne et Jean qui rit que j’avais dévoré pendant des vacances au Portugal, du Pauvre Blaise et du bon petit diable. Autant de lectures au charme désuet, dont la visée moralisatrice aura éveillé mon empathie pour ces enfants en apprentissage de la cruauté.

 

. Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl.

Roald Dahl c’est la fantaisie faite livre. L’auteur pour lequel on s’arrêterait bien de grandir. S’il a su trouver en Quentin Blake l’illustrateur parfait pour son univers naïf et décalé, il a su susciter en moi l’émerveillement avec ses histoires fantastiques de petite fille surdouée, de géants et de sorcières. Charlie et la chocolaterie est un fantasme de gourmandise mis en mots, une oeuvre dont nos papilles olfactives ne cessent de se délecter.

 

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. A la croisée des mondes de Philip Pullman.

Cette trilogie m’a tout simplement bouleversé. Je l’ai découvert assez tard, après Harry Potter [et quelle claque prend J.K Rowling]. Tout  dans l’univers de Philip Pullman est terriblement fin et intelligent. Je n’ai jamais été férue de littérature fantastique ou de sciences fiction, mais cette trilogie fait exception. Parabole cruelle du monde actuel, A la croisée des mondes éveille nos consciences par l’imaginaire, par un pouvoir d’ immersion fictionnelle rarement égalé. Il me tarde d’avoir le temps de la redécouvrir.

 

. Petits contes nègres pour les enfants des blancs de Blaise Cendrars.

Je me souviens que je réempruntais inlassablement la cassette audio, dont je me passais les contes en boucle jusqu’à les connaître sur le bout de la langue. C’est plus tard que j’ai acheté le livre pour avoir ces petites histoires toujours près de moi. Je voyageais de ma chambre, et quand je rouvre ce recueil, je tombe dans les mêmes images d’il y a quinze ans, j’entends la voix des conteurs et j’ai chaud au coeur et au sourire. Je suis en Afrique.

 

. Le Journal intime de Georgia Nicolson de Louise Pennison.

Quand il fait froid et que je m’exclame « il fait frisquet de la nouille » m’exposant aux regards suspicieux de mes interlocuteurs, je prends conscience de l’impact de cette lecture sur ma vie sociale. Jamais je n’ai autant ri devant un livre, la vie de Georgia est désopilante, rocambolesque, à dévorer sans modération. Elle a été ma meilleure amie de papier durant tout mon collège, et aujourd’hui encore je la garde au chaud pour des vacances futures qu’on prendra ensemble, comme un bain d’adolescence.

 

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. Harry Potter de J.K Rowling.

Harry Potter a aussi été un super copain, au début on avait le même âge lui et moi, c’était vraiment sympa. Les derniers tomes, j’avais déjà pris un peu d’avance sur lui et la magie n’opérait plus totalement. J’envie les enfants qui peuvent lire tous les volumes d’une traite sans pouvoir porter de jugement sur leurs héros préférés, faute d’avoir grandi. Malgré cela, j’espère toujours, en ouvrant ma boîte aux lettres, recevoir une invitation de Poudlard à enfiler le Choixpeau magique.

 

. Du Rififi chez les Ronchon de Philip Ridley.

Entre tous ces classiques, se sont glissés quelques Délires, une collection de livres distrayants et enfantins, des lectures faciles qui m’ont fait passer de bons moments. Du Rififi chez les Ronchon est celui que j’ai le plus lu. Un frère et une sœur sous l’orage de leurs parents, l’imagination comme thérapie, et l’amour sur une plage de pages à la fin. Une petite parenthèse puérile comme on les aime.

 

. Antigone de Jean Anouilh.

Découverte en classe de sixième la figure d’Antigone m’a subjugué et me subjugue encore. Elle a été l’origine de mon premier débat et demeure mon personnage féminin préféré. C’est la pièce de théâtre que je relis souvent, une à deux fois par an, pour me remettre ses mots en bouche, sa puissance dans l’esprit.

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Sur ces mots d’enfance on écoute Emilie Jolie, livre d’images en chanson, mélodie de ma jeunesse, dont l’album collector trône encore sur la table de chevet de ma vie d’adulte.

 

Les mots de Gabriel Garcia Marquez

vendredi, janvier 30, 2015 2 1

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L’année de ses quatre-vingt-dix ans le narrateur se réveille en sursaut d’une existence vide. Journaliste médiocre, son quotidien vétuste n’aura été ponctué que d’innombrables aller-retours aux bordels voisins, assauts vains et répétitifs. Un coup de téléphone insolite à Rosa Cabarcas, reine maquerelle de la ville, pour s’offrir une jeune vierge à déflorer, fait définitivement basculer le vieillard du côté des vivants. A quatre-vingt-dix ans il apprend l’amour, met un terme à la vacuité de son existence. La passion nocturne où les mots rythment les rêves, adoucit les peaux moites et élimées, unit les personnages en des couples oxymoriques.

 

 « Pourquoi vous ai-je connu aussi vieux ? Je lui répondais la vérité : On n’a pas l’âge que l’on paraît mais celui que l’on sent. »

 

Dans Mémoires de mes putains tristes comme dans ses autres romans, Gabriel Garcia Marquez fait éclore la beauté de la torpeur, la poésie de la décrépitude. La pauvreté des décors et protagonistes, se transforme en un écrin de sensualité où la vie est sublimée, non sans une pointe d’exotisme.

 

« Nous sommes vieux, a-t-elle soupiré. L’ennui c’est qu’au-dedans on ne le sent pas, mais qu’au dehors tout le monde le voit. »

 

On le lit d’une traite avant de s’endormir, en écoutant Tona la Negra et en buvant une petite boisson au bromure et à la valériane.

Les mots de Marguerite Yourcenar

samedi, janvier 24, 2015 1 1

Dans son commentaire des Mémoires d’Hadrien, Henriette Levillain présente l’oeuvre comme suit :

« Voici un livre ardu, grave et fort. Que s’abstiennent les lecteurs qui voudraient le survoler hâtivement ou l’avaler sans mâcher. Il s’adresse à ceux qui ne refusent pas les lectures difficiles, sachant qu’elles vous investissent, vous poursuivent et parfois même vous transforment. »

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La mise en garde est nécessaire, la lecture épineuse, et pourtant Hadrien est l’un de ces narrateurs, comme Marcel dans La Recherche proustienne, dont la voix, une fois entendue, raisonnera en nous à jamais. La sagesse d’Hadrien, à mesure qu’il analyse sa vie, éclaire la nôtre de son aura impériale. On découvre et on s’imprègne du lent accomplissement de cet homme qui marqua à jamais l’Histoire.

 

« Je me sentais responsable de la beauté du monde. »

 

Yourcenar redonne vie à l’empereur romain sous sa plume exigeante, avec précision elle nous en confie les ambitions et désespoirs les plus intimes. L’illusion opère, l’Histoire l’appuie. Construit selon les principes de la rhétorique oratoire, le plan de cette oeuvre se superpose au plan de vie d’Hadrien : de son ascension – une lutte obstinée contre le désordre, portée par sa nature pacifique – à son apogée – l’accession au pouvoir et la maintenance de l’ordre établi – vers son déclin : la prévenance du chaos, l’apprentissage de la patience et de la mort.

 

« Je voulais le pouvoir. Je le voulais pour imposer mes plans, essayer mes remèdes, restaurer la paix. Je le voulais surtout pour être moi-même avant de mourir. »

 

Un livre à ouvrir pour rencontrer cette personnalité, pour l’ajouter à la nôtre, comme un inestimable trésor du II siècle. Une nouvelle corde sensible à nos cœurs de lecteurs.

 

« Je m’accommoderais fort mal d’un monde sans livres, mais la réalité n’est pas là, parce qu’elle n’y tient pas tout entière. »

 

On fait cette rencontre autour d’un verre de vin, sur une musique qui ne déconcentre pas: Miles Davis [parce que c’est parfaitement anachronique].