Les mots de Gilles Marchand

mercredi, juillet 18, 2018 0 1

Une bouche sans personne est un livre dont je n’attendais rien. Choisi au hasard de son titre accrocheur et de sa quatrième de couverture engageante sur le rayon d’une librairie.

 

Je me souviens que tu m’avais fait jurer de ne rien oublier mais de ne pas y accorder trop d’importance. Je me souviens que je n’avais pas compris cette phrase. Je me souviens que j’avais oublié cette promesse.

 

Les premières pages ont installé une légère appréhension : j’avais peur que les mots de Gilles Marchand ne m’amènent pas plus loin que le café où se retrouvent le personnage principal et ses amis de solitude, chaque soir, dans une routine un peu terne que les disques des Beatles peinent à rehausser. Je craignais que le narrateur ne se dévoile jamais, qu’il garde son écharpe sur sa bouche tout le récit pour ne pas se raconter, que je ne puisse pas, moi lectrice, percer la laideur de son secret que je devinais pourtant.

 

Le métro est rempli. Rempli de gens pressés. Pressés d’arriver et pressés les uns contre les autres. Il y en a qui sont contents, ça leur fait une présence, une bande de copains provisoire. D’autres en ont assez d’être serrés. S’il n’en avaient pas assez d’être serrés, ils en auraient assez d’attendre. S’ils n’en avaient pas assez d’attendre, ils auraient trouvé autre chose, parce que ça donne une contenance d’en avoir assez. Alors ils jettent des regards noirs. Parce que c’est la faute des autres : ce n’est pas eux qui sont trop nombreux puisqu’ils ne sont qu’un. Ce sont les autres. Il y a beaucoup trop d’autres.

 

Et puis apparaît la Fantaisie. Le narrateur se sociabilise soudainement, s’ouvrant à un monde discordant. L’auteur imprime à la douceur morne de ce quotidien trop huilé, des touches merveilleuses : un grand père farfelu et magnifique, un tunnel sous un amoncellement de poubelles pour sortir de chez soi, une correspondance saugrenue avec des parents décédés, un gardien d’immeuble et son armée de soldats de plomb, une mouche aguicheuse et un amour muet qui ravive les couleurs de photographies en noir et blanc.

 

Une superbe ambiance dans le métro aujourd’hui : les gens chantaient , tapaient dans leurs mains, se serraient dan les bras , dansaient. Des confettis volaient entre les wagons, des couples s’accouplaient, des paralytiques marchaient, des hôtesses de l’air volaient dans les couloirs, un raton lavait, un valet bavait, un abbé basait, un dadais se dandinait d’un aire innocent, les mouches volaient à reculons,, les journaux étaient imprimés de toutes les couleurs, les balayeurs vidaient les poubelles sur le sol, les contrôleurs remboursaient les billets , et le conducteur n’autorisait la descente des passagers qu’entre les stations. En partant les passagers s’échangeaient leurs numéros de téléphone se promettant de remettre ça sur la ligne 12 le lendemain.

 

Le roman de Gilles Marchand n’est pas sans rappeler les extravagances de Boris Vian. C’est un roman tout en retenu, un récit intimiste et intelligent, sur les horreurs d’une Histoire que l’imagination seule aide à surmonter. Ce sont des voix anonymes et bouleversantes, qui pour quelques pages, dévoilent leur cicatrice. C’est un livre fragile et fort qui assume d’emprunter un poème à Jean Tardieu pour se dire complètement. Un premier roman comme une brisure qu’il faut prendre le temps de caresser pour se rappeler la beauté de l’existence.

 

Le public n’est pas le plus important, seul importe ce que l’on a à raconter. Lorsqu’il a achevé son roman, il n’a pas couru après les lecteurs – peut-être le fera-t-il un jour-, il a écrit ce qu’il a voulu écrire sans se soucier de ce que l’on pourrait en penser. Le plus important pour lui a été de parvenir au bout de son projet, de boucler la boucle. C’est ce dont j’ai pris conscience lorsque nous avons trinqué : le récit ne se justifie que s’il arrive à son terme. L’histoire peut être belle, l’auteur peut avoir du talent, s’il n’y a pas de fin, rien de ce qu’il a écrit n’existe.

Les mots de Sarah Crossan

mercredi, juin 13, 2018 0 0

Il y a des mots qu’on aurait jamais imaginés lire, des sujets auxquels on aurait jamais pensé avant d’être lecteur.

Il y a des histoires qui se passent de paragraphe et de ponctuation pour toucher l’essentiel.

Il y a des voix, qui même traduites, ouvrent des fenêtres insoupçonnées en nous, et laissent s’engager dans nos coeurs, une bourrasque d’émotions inconnues jusqu’alors.

Jusqu’à Sarah Crossan et son magnifique roman Inséparables, traduit de l’anglais par Clémentine Beauvais, je ne m’étais jamais intéressée à la question des siamois : à leur identité doublée, à ces individus en un corps partagé, à ce coup double qui fait la vie plus courte.

 
La vérité :
C’est ce qui arrive
quand on est accrochées comme on l’est
par une masse de cellules trop coriace
pour se diviser en deux.

 

Comme dans un journal, Grace nous raconte ses journées. Ses journées et celles de Tippi, sa soeur à laquelle elle est accolée par un lien ineffable. Vitalement inséparables, elles n’en sont pas moins deux adolescentes avec leur personnalité propre, leur rêve, leur cœur à battre différemment sous le coup des émotions.

 

Elle n’est pas un morceau de moi.

Elle est moi totalement, 
et sans elle
il s’ouvrirait 
un dévorant espace
dans ma poitrine, 
un trou noir en expansion
que rien d’autre
ne pourrait
combler.
 

En ouvrant ce roman jeunesse, c’est le quotidien de ces deux jeunes filles hors norme que vous allez partager  : les doigts des autres sur elles, les tempêtes d’une famille ordinaire sous les coups du chômage et des addictions, les rendez-vous médicaux incessants et les amitiés pour se sentir comme tout le monde. La beauté de la vie dans la concision des mots, l’intensité de chaque instant pleinement vécu comme le dernier, sous le poids d’une fatalité emplie de bonheur.

 

« Et moi ?

C’est les yeux auxquels j’en veux. 
Les yeux,
les yeux,
les yeux,
de tout côtés,
et en eux la possibilité
de devenir le cauchemar de quelqu’un d’autre. »

 

Je vous mets au défi de ne pas rentrer dans leur intimité sans en ressortir bouleversés. C’est un livre inattendu et magnifique. Un livre que je vais recommander, offrir et mettre en les mains de mes élèves, parents et amis.

 

Avez-vous lu ce livre ?

Avez-vous d’autre lecture au thème peu commun à me recommander ?

 

« Ce serait horrible d’avoir un cancer. Ce serait horrible d’être attaché à une machine une fois par semaine qui me pomperait du poison dans les veines dans l’espoir de me sauver la vie. Notre oncle Calvin est mort d’une maladie du coeur à trente-neuf ans laissant derrière lui trois fils et une femme enceinte. La soeur de Grammie s’est noyée dans un tonneau de pêches pourries et d’eau stagnante quand elles vivaient à la ferme étant enfants. Les actualités sont pleines d’histoires d’enfants battus et de famine et de génocide et de sécheresse et je ne me suis jamais dit, pas une seule fois, que je voudrais échanger ma vie avec les existences tragiques de ces gens-là. Parce que avoir une jumelle comme Tippi ce n’est pas. La pire. Chose. Au monde. »

 

Trois livres pour en finir avec une panne de lecture

mercredi, juin 6, 2018 0 0

Aujourd’hui je vous parle des trois livres qui m’ont sortie de ma longue panne de lecture. Deux mois s’en prendre le temps de se poser pour soulever une couverture. Difficile de retrouver le roman qui se laissera accrocher.

 

 

C’est le premier livre de Truman Capote, publié posthume, qui s’est laissé dévorer et a rouvert mon appétence.

 

La Traversée de l’été est un court récit, aussi bref que l’été de Grady Neil, une adolescente de bonne famille qui reste à New York pour y passer les vacances et s’amourache d’un gardien de parking, trompant son ennui en jouant au jeu de l’amour.

 

« Il y a une sorte de magie à observer l’être aimé sans qu’il en ait conscience, comme si sans le toucher on lui prenait la main et que l’on lise dans son coeur. Il s’offre ainsi ingénument, à croire que, de manière irrationnelle, il concilie toutes les qualités qu’on lui attribue à l’aveuglette, la pureté du coeur, la tendresse de l’enfance. »

 

Dans ce livre j’ai trouvé la torpeur d’un été consumé, les passions irréparables et indicibles de l’adolescence désemparée. Les personnages ne se laissent pas apprivoiser et énervent notre intérêt à ne pas s’aimer intelligiblement. J’ai adoré m’engager sur la route effrénée de ce récit estival, qui me laissa pour quelques jours la torpeur de New York au coeur.

 

« La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des noeuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur. »

 

La deuxième lecture fut plus loufoque. C’est la plume rieuse de Jean d’Ormesson qui m’a embarquée dans des aventures drolatiques, et m’a fait partager pour quelques heures la grande vie de Casimir.

Le narrateur est un jeune homme apathique, qui à défaut de prendre la vie à pleine main, suit son charismatique grand-père dans ses engagements politiques fantasques. Casimir mène la grande vie vous fera rentrer pour quelques heures dans une guérilla familiale et bon enfant, qui donne envie de réévaluer l’Histoire à son aune. Une aventure ubuesque pour oublier le sérieux alentour.

 

« Mon grand-père aimait le passé.
Moi, j’étais comme tout le monde: je préférais les filles, et les baiser. Je ne pensais à rien d’autre. Je venais d’avoir seize ans. J’étais en terminale. Je préparais le bac. L’école m’ennuyait à périr. Et la vie encore plus. Je détestais le lycée, les lundis, la roulette russe des examens et, plus tard, des concours, la sombre noria des jours. Je détestais plus encore le monde autour de moi et la vie devant moi.
Le monde me cassait les pieds, la vie me faisait peur.
L’avenir avait l’allure d’un éternel lundi, d’un bac sans cesse recommencé. De temps en temps, à la maison, un imbécile bénévole me demandait ce que je voulais faire lorsque je serais grand. J’étais déjà assez grand: j’avais un mètre quatre-vingt-neuf. Je le regardais avec fureur. Ce que je voulais faire ? Rien du tout, tête de lard. J’avais plutôt envie de mourir. »

 

 

 

Le troisième livre fut un bain d’enfance dont on voudrait recopier chaque phrase dans un carnet. Attirée par ce nom que je n’avais jamais lu – Erri de Luca – et ce titre à ouvrir – Les poissons ne ferment pas les yeux – je me suis plongée, comme sur la couverture, dans une lecture à me saler la peau.

 

 

« J’avais changé dans ma tête, en pire me semblait-il. A l’âge où les enfants ont cessé de pleurer, moi au contraire je commençais. L’enfance avait été une guerre, autour de moi il mourrait plus de jeunes que de vieux. Rien de leur temps n’était un jouet, même s’ils le jouaient avec acharnement. Cela m’était épargné, mais il me fallait mériter ce temps. »

 

J’ai adoré l’écriture de l’auteur et les souvenirs d’enfant qu’il raconte. Ce petit garçon des villes qui se baigne et grandit, tombe amoureux et nous rafraîchit de candeur. Cette femme de pouvoir qui se dessine dans les lignes gamines. C’est un court récit ponctué de sable, un rayon de soleil à emporter partout pour un bol d’ailleurs, des pages pour nous revoir enfant, et prendre le temps d’observer le temps qui bat dans notre poitrine rajeunie.

 

« Ils voulaient un enfant, c’est moi qu’ils eurent. Eux sont mes parents, mais moi, j’ai été peu et mal leur fils. »

 

La voix lucide du narrateur adulte ne dénature jamais l’enfance mais la sublime et éclabousse le lecteur d’images précieuses. Ce récit est une bouée d’instants décisifs à laquelle s’accrocher si comme moi, vous flottez indécis en panne de lecture dans les rayons de votre librairie.

 

« Ceux qui ont eu des enfants ont vu le temps grandir sur eux. Moi, j’ai pu le suivre sur les arbres plantés, sur l’ombre des feuillages qui s’élargit par terre. Je n’ai pas compensé par la naissance de fils la perte de mes deux parents morts dans mes bras, en lorgnant à la dérobée leur prolongement sur les nouveaux enfants. Les vies de mes deux parents dont dans la prison des absents et aucun jour ne passe sans que j’attende dehors. »

 

Avez-vous de nouvelles lectures à me conseiller pour continuer sur ma lancée à tout dévorer ?

 

 » La langue est la dernière propriété de celui qui part pour toujours et elle, elle ne revint plus sur sa terre. »