Les mots d’Héctor Abad 2

mercredi, janvier 10, 2018 0 4

 

J’avais fini l’année 2016 sur le chef d’oeuvre autobiographique L’oubli que nous serons d’Héctor Abad et je vous avais partagé mon ravissement d’avoir découvert cet auteur sud-américain. J’ai commencé l’année 2018 par la lecture de son roman La Secrète, qui m’a à son tour, transportée, bouleversée, fait relire plusieurs fois des passages subjuguant de beauté. L’auteur colombien nous emmène découvrir son pays natal, sa terre de cœur martelée par les guerres civiles, à travers une épopée familiale captivante.

 
« Se souvenir, c’est comme prendre dans ses bras les fantômes qui nous ont permis de vivre ici. Il s’est passé tant de choses sur cette terre, dans cette grande maison blanc et rouge, entourée d’eau et de verdure. Vert, vert sur tous les tons, d’immenses montagnes vertes, et l’eau sombre du lac qui ne reflète pas le ciel bleu et blanc mais les rochers noirs et verts qui semblent plus hauts que le ciel, et qui montent ver Jerico, le village où sont nés mon père, mes grands-parents et mes arrière-grands-parents, les propriétaires de ce domaine, ceux qui l’ont bâti en abattant la forêt, en déplaçant les pierres et en brûlant les broussailles – tout ce qu’il y avait ici depuis le début du monde. » 

 
Ce roman est une histoire d’amour et de déchirement entre une famille et sa ferme La Secrète dissimulée au coeur des Andes. Les trois derniers enfants de la lignée Angel assurent tour à tour la narration de cette relation si singulière. Antonio le fils violoniste parti vivre à New York et s’intéressant à la généalogie de son nom, fabulant l’histoire de leur attachement à cette terre. Eva la cadette, la plus libre, la plus brillante, celle qui a bien faillit y mourir assassinée. Et Pilar l’aînée, celle qui la protège, gardienne des traditions, celle qui n’a connu qu’un seul homme et que cet unique toit.

 

« Il était facile d’abandonner un homme que de se défaire d’un héritage, qui n’était d’ailleurs qu’une idée, une illusion. Eva avait décidé de ne s’attacher à aucun homme, à aucun pays, à aucune terre, à rien du tout. »

 

A travers leurs voix discordantes le lecteur découvre une fabuleuse histoire de famille, mais surtout celle d’un pays luxuriant de violences. Si vous aimez les romans de Gaël Garcia Marquez, ce roman est votre nouveau billet vers univers romanesque en chamboulements. Vous poserez votre chaise au bord de l’ombre noire du lac de La Secrète au début du roman, et vous vous ferez violence aux dernières pages pour vous lever, tout quitter, et revenir à la réalité.

 

« On s’habitue à un corps comme on s’habitue à une ferme et à un paysage : il y a quelque chose de commode à voir toujours chaque jour la même chose. Il y a de l’enchantement dans la routine, tout comme on apprécie davantage un morceau de violon qu’on a beaucoup joué et entendu. »

 

Dans cette lecture, j’ai retrouvé ce qui m’avait tant saisie à la découverte de cet auteur : son talent pour décrire l’amour familial, filial ou fraternel. Héctor Abad n’a pas son pareil pour décrire les revirements d’humeurs d’hommes et de femmes qui sont confrontés à un monde qui les bouscule incessamment. C’est un livre merveilleux qui prend au coeur car il nous parle de la vie tendue et belle, celle qui bat en chacun de nous.

 

« Comme nous ne les avons pas pour le moment, j’ai appelé les enfants un par un, pour voir s’ils pouvaient nous aider. Chacun est différent. Moi je les aime pareillement, pour ce qui est de la quantité, mais je ne vais pas dire de quelle manière j’aime chacun d’eux, pour ce qui est de la qualité et de la tendresse de mon amour. Ce qui m’a fait le plus mal, c’est ce qu’a dit Manuela : « Le mieux c’est qu’il se fasse tout arracher et se mette une bonne fois un dentier : vous n’allez pas chaque année laisser tout ce fric à un arracheur de dents. A quoi bon désormais ? » Cet « à quoi bon désormais », je ne vais pas l’oublier ! Cela m’a fait très mal, m’a semblé cruel, comme si on allait mourir demain, comme si toute personne ne pouvait mourir demain, avec ou sans dents. »

 

Avez-vous déjà lu cet auteur ?

Avez-vous d’autres auteurs d’Amérique du Sud à me conseiller ?

 

Les mots de Mme de Lafayette

dimanche, janvier 7, 2018 0 1

 

Voici la première lecture que j’ai faite dans le cadre du #ReadingClassicsChallenge2018 qui propose de découvrir ou redécouvrir un à deux auteurs classiques par mois. J’ai donc opté pour trois nouvelles de Mme de Lafayette, ayant déjà lu et étudié plusieurs fois La Princesse de Clèves.

 

« Pendant que la guerre civile déchirait la France sous le règne de Charles IX, l’amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres, et d’en causer beaucoup dans son empire. »
 
L’Histoire de la princesse de Montpensier et l’Histoire de la comtesse de Tende, sont deux courts textes dont la trame narrative est assez similaires. Deux jeunes filles mariées qui sont prises de passion pour un autre amant et vont se couvrir de déshonneur. L’Histoire d’Alphonse et de Bélasire extraite de son roman Zaïre nous offre cette fois une point de vue masculin puisque le narrateur nous raconte les affres de sa jalousie, qui l’amèneront lui aussi à tout perdre.

 

« Qui n’a point senti le plaisir de donner une violente passion à une personne qui n’en a jamais eu, même de médiocre peut dire qu’il ignore les véritables plaisirs de l’amour. »

 

Les textes de Mme de Lafayette plairont aux lecteurs qui aiment plonger dans une époque historique précise, car ses récits se présentent comme des petites chroniques historiques faisant interagir la société de cour du XVIème siècle. Les histoires d’amour romancées ou fabulées de ces personnalités ont toujours comme toile de fond des événements historiques avérés : ainsi L’Histoire de la princesse de Montpensier se termine le lendemain de la nuit de la Saint-Barthélemy.

 

« Ce que le hasard avait fait pour rassembler ces deux personnes lui semblait de si mauvais augure qu’il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite. »

 

Ces histoires plairont aussi à ceux qui aiment les passions désuètes qui s’entretiennent grâce à une correspondance secrète, les femmes qui se pâment à la moindre émotion, les duels à coup d’épée pour s’être découvert un rival, les nobles cœurs et les portes dérobées.

 

« L’amour fit en lui ce qu’il fait en tous les autres, il lui donna l’envie de parler. »

 

Ces nouvelles sont parfaites pour découvrir la plume précieuse de l’autrice. Je ne pourrais cependant que vous conseiller de leur préférer la lecture de La Princesse de Clèves dont la psychologie des personnages est beaucoup plus développée et dont le roman gagne en profondeur, le lecteur en immersion et plaisir.

 

Avez-vous déjà lu Mme de Lafayette ?

Vous êtes-vous pâmés à sa lecture ?

 

Les mots de Matthew Lewis

mercredi, décembre 20, 2017 0 2

 

J’ai lu rapidement le roman gothique Le Moine de Matthew Lewis, captivée par les deux intrigues désuètes qui s’y entrecroisent : des histoires d’amour et d’honneur, des mères souffrantes, des nobles jeunes hommes plein de courages et des jeunes filles sans protection. Je l’ai ouvert un peu par hasard, charmée par l’édition dorée et à l’encre violette des « Chefs-d’oeuvres de la science fiction et du fantastique ». Situé juste après Frankenstein et Dr Jekyll et Mr Hyde, ce récit ne pouvait qu’être à la hauteur des deux classiques le précédant, une hypothèse initiale en partie confirmée par cette lecture.

 

« Vous êtes jeune, et vous débutez dans la vie, dit-il. Votre cœur, neuf au monde, et plein de chaleur et de sensibilité, reçoit avidement ses premières impressions. Sans artifice vous-même, vous ne soupçonnez pas les autres d’imposture et, voyant le monde à travers le prisme de votre innocence et de votre sincérité, vous vous imaginez que tout ce qui vous entoure mérite votre confiance et votre estime. Quel malheur que de si riantes visions doivent bientôt se dissiper! Quel malheur qu’il vous faille bientôt découvrir la bassesse du genre humain, et vous garder de vos semblables comme d’autant d’ennemis ! »

 

Le huis-clos religieux de ce roman renforce la puissance de l’intrigue : le lecteur en pénètre certains secrets mais reste à la porte d’autres. Il s’inquiète du destin des personnages, émet des suppositions et se fait surprendre par un dénouement qui ajoute à l’horreur de la peinture de l’âme humaine donnée par ce récit. Le moine Ambrosio, personnage éponyme, n’est vertueux que par vanité, et si l’on se laisse d’abord prendre d’admiration, à l’exemple de l’assemblée qui écoute ses prêches avec dévotion, il nous dégoûte bientôt par ses crimes odieux.

 

« Il ne savait pas combien le vent de la popularité est infidèle et qu’il suffit d’un moment pour faire l’objet de la détestation universelle de celui qui, hier, était l’idole de tous. »

 

Il faut croire que j’ai un faible pour les romans qui se déroulent dans l’enceinte de couvent. Après La Religieuse de Diderot, j’ai pris plaisir à passer de nouveau les murs épais de ces maisons de Dieu pour en découvrir ses serviteurs emplis de vices : un moine lubrique, une mère supérieure tortionnaire envers toutes ses jeunes brebis perdues, qui ont souvent prononcé leurs voeux sous la contrainte. J’ai beaucoup moins aimé l’apparition de la magie noire, les invocations à Satan et les cérémonies ésotériques. C’est donc finalement le caractère fantastique de l’oeuvre qui a quelque peu restreint mon enthousiasme.

 

« Ce n’est plus le saint qui m’émeut en toi, mais l’homme ! Je t’aime avec ma chair, non avec mon esprit ! Je n’ai que faire d’une amitié de mots, d’un sentiment qu’on ne touche pas ; je te veux, toi, dans ta forme périssable… »

 

Si vous aimez les intrigues macabres  se déroulant au XVIIIème siècle, si vous voulez assister à des premières rencontres pleines de convenances et entendre des récits de sauvetage, si vous voulez vous rassurer sur la condition des droits des femmes actuelle, alors courez lire Le Moine De Matthew Lewis. Une lecture parfaite sous un plaid au coin du feu, ou d’une bougie.

 

Quel roman gothique ou fantastique avez-vous à me conseiller ?