Les mots de A.L Bondoux et J.C Mourlevat

mercredi, octobre 10, 2018 2 1

Il est peut-être un peu tard pour vous parler de ce livre léger, idéal pour les après-midi à la plage, ou lorsque votre compagnon poilu – chat ou amoureux – sieste sur vos genoux. Le titre et la couverture m’ont alpaguée. Et je danse aussi promettait une belle passion, des pages à tourner comme autant d’odes à la vie… Aucune bourrasque ne m’a finalement emportée, ce ne fut pas un coup de cœur et j’ai même failli ne jamais entrer dans la danse des mots entamés. Mais c’est finalement un agréable roman, que vous prendrez certainement plaisir à lire entre un classique et un pavé de socio-linguistique, pour une lecture sans investissement.

 

« Mais savez-vous que le lecteur se contrefiche de la réalité, il veut juste que cela l’intéresse. »

 

Deux voix, celles d’Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, pour un roman épistolaire qui ne manque pas de cocasserie. Une lectrice inconnue envoie une mystérieuse photo à un triste auteur qui n’écrit plus, dévasté par l’abandon de sa femme quelques années plus tôt. Qu’est devenue Véra, cette femme tant aimée ? Qui se cache vraiment derrière cette correspondante qui semble en savoir plus qu’elle n’en dit ? Deux questions qui vous pousseront à finir ce livre pour y répondre, si vous êtes un tant soit peu curieux.

 

« La différence entre l’amour et le meurtre ? Il n’y en pas. 
Dans les deux cas, la même question se pose : que faire du corps, après ? »

 

Et je danse aussi, ne sonde pas les passions humaines, car les personnages y sont trop romanesques et l’on rit de leurs frasques fantasques à défaut de s’identifier à eux. L’intérêt de ce roman réside, à mon humble avis, dans l’ambivalence de cet auteur déchu, ce Pierre-Marie Scotto, qui oscille entre folie et désillusion, entre cynisme et allégresse. Il est toujours intéressant dans une lecture de ne pas savoir si l’on peut faire confiance au personnage principal, d’hésiter avec lui mais aussi de s’en défier. Ainsi on ne sait jamais trop quoi penser des personnages qui n’interagissent que par écrit, et l’on se laisse gentiment pousser jusqu’à la dernière ligne, dont on a deviné depuis longtemps l’ultime rebondissement.

 

« Ceux qui utilisent les points de suspension me rappellent ces types qui font mine de vouloir se battre, qui vous forcent à les retenir par la manche et qui vocifèrent : retenez-moi ou je lui pète la gueule à ce connard ! En réalité, ils seraient bien embêtés qu’on les laisse aller au combat. De même, ces obsédés des points de suspension semblent vous dire : ah, si on me laissait faire, vous verriez cette superbe description que je vous brosserais là, et ce dialogue percutant, et cette analyse brillante. J’ai tout ça au bout des doigts, mais bon je me retiens. pour cette fois ! On a envie de leur suggérer à l’oreille : laissez-vous donc tenter, mon vieux, ne muselez plus ainsi ce génie qu’on devine en vous et qui ne demande qu’à nous exploser à la gueule. Lâchez-vous et le monde de la littérature en sera sous le choc, je vous le garantis. »

 

Un roman que je vous conseille pour un besoin de légèreté, un moment de solitude en pyjama à combler avec un verre ou deux de Schnaps.

 

L’avez-vous lu ? Ou d’autres livres de ces auteurs ?

J’attends vos conseils lecture pour cet automne.

 

Les mots d’Hubert Haddad

mercredi, octobre 3, 2018 0 1

Le Peintre d’éventail d’Hubert Haddad est un livre pour les amoureux. De jardin à la japonaise, de peinture et de passion, les amoureux des pages à tenir contre soi comme éventail que l’on agite pour s’imprégner du monde alentour. Découvrir le pays du soleil levant, par un univers romanesque comme une peinture, figée de douceur.

 

« Un jardin rassemblait la nature entière, le haut et le bas, ses contrastes et ses lointaines perspectives ; on y corrigeait à des fins exclusives, comme par compensation, les erreurs manifestes des hommes, avec le souci de ne rien tronquer du sentiment natif des plantes et des éléments. »

 

Dépliez ces pages et pénétrez en voyageur dans la pension de Mme Hison, une femme de chaire en Kimono, avec son passé au repos loin de son auberge. Dépossédée de sa vie d’avant, comme tous les étrangers qui viennent chercher l’oubli et la quiétude au sein de cette parenthèse végétale entretenue par les mains du vieil Osaki.

 

Cette histoire est un jardin dont chaque personnage est un parfum aux accents singuliers, au fil des saisons ils s’entremêlement et se dénouent, au rythme des arrivées et des départs. Le lecteur y est promeneur, sens ouverts, et voyeur innocent de bouleversements sublimes.

 
« C’était d’identiques tourments chaque nuit. Et toujours, à l’heure du hibou, il allait errer dans la ténèbre hantée des forêts, titubant, pour échapper à cette folie. Les grands arbres frissonnants apaisaient un moment sa fièvre. Il n’y avait pourtant plus de désir en lui, ni la moindre amertume, toute idée de possession ou de conquête s’était évanouie avec celle d’avenir. Mais le regret ravageait ses nuits et le souvenir des jours passés se décomposait en lassitude infinie. Il ne pouvait se défendre du remords ; sa mémoire était-elle autre chose ? »

 
C’est un récit magnifiquement écrit, harmonieux et délicat comme un jardin à la japonaise. Une histoire de passation, d’apprentissages d’arts et de souvenirs. Une ode gracieuse à la nature et aux hommes qui prennent encore le temps de s’y arrêter, à nous donner des envies de se promener en forêt sous les matins de rosée.

 

« Un amant silencieux était pour elle une bénédiction. Celui qui se tait n’attend rien de vous. Les peaux suffisent amplement au dialogue. Quelques baisers, la cigarette qu’on échange, un sourire après l’amour, et la présence du jardin, si proche… Ca la reposait d’une vie de simagrées, de fausses promesses et de disgrâces. Qui pouvait s’imaginer combien elle avait été fêtée ? Sans attaches, traversant les lieux et les époques, son esprit flottait au-dessus de l’homme nu. Les complications burlesques de l’usage du sexe avaient effarées toute jeune, au moment des premiers rapports, ce goût de la honte et de la flétrissure, ces prétentions, ces hilarités imbéciles, et puis elle compris une fois enceinte l’exception bouffonne de cet acte, et sa monstruosité en accouchant avant terme. Dans les humeurs et la fièvre, chaque coït tentait de ranimé quelque chose de mort-né. Elle frissonna à l’évocation du long cortège des pères et des fils, visages et pénis enchevêtrés. Une saveur acide de rouille et de sang lui restait dans la bouche, elle ne savait trop pourquoi.« 

 

Pour voyager de chez vous, marcher dans des paysages et des odeurs inconnues et exotiques, tournez les pages d’Hubert Haddad, ce nom qui me faisait de l’oeil depuis quelques temps déjà, et que je ne regrette pas d’avoir emprunté.

 

Connaissez-vous cet auteur ?

Avez-vous d’autre titre de lui à me conseiller ?

Les mots de Gabrielle Tuloup

mercredi, septembre 26, 2018 0 0

 

Le roman de Gabrielle Tuloup est un magnifique roman sur l’absence.

L’absence de la tendresse d’une mère qui n’aura jamais su se montrer aimer.

L’absence d’une mémoire qui s’est éteinte, avec la distance et les années.

L’absence d’un passé qui se dévoile en huit lettres ouvertes, alors que tous les souvenirs ont déserté la tête folle d’Azheimer de cette mère qui ne s’est jamais racontée, avant.

 

« C’est difficile de croire que la vie ne s’arrête pas avec la voix. »

 

La nuit introuvable est le lieu d’une rencontre, celle d’une mère et son fils. Une reconnaissance dans la maladie qui a tout effacé déjà. Une rémission par mots sur papier, huit lettres pour tout découvrir et tout pardonner. Redevenir un fils alors que la mère est de nouveau enfant.

 

« De tout ce que je n’avais pas envie de savoir. Du vent, rien que du vent, l’indifférence plutôt que prendre le risque de se dire des choses vraies. C’est difficile de se résoudre à voir. C’est pire encore d’accepter d’entendre »

 

C’est un livre sur la maladie et l’amour, les passions des corps qui ne peuvent se séparer, et ceux qui s’entrechoquent jusqu’à la dislocation. C’est un hymne aux mots, savamment agencés, pour dire avec poésie les situations compliquées des personnages devenus mutiques des nons-dits accumulés.

 

« On ne sait pas ça quand on a vingt-quatre ans. Les compromis qu’on croit faire avec la morale et qu’on s’inflige à même le coeur. Tous les rappels à l’ordre établi, bien avant nous, par un amour qui a déjà eu lieu. La construction patiente, en meubles choisis ensemble, en photos sur les murs, en disputes et en vases cassés, qu’on a su remplacer et refleurir. On a vingt-quatre ans, on met des envies en chantier, on se dessine des échafaudages de peut-être, on croit pouvoir dessiner des fenêtres aux murs. On a l’innocence de penser que la légèreté de la jeunesse peut faire le poids contre du ciment. »

 

C’est un livre lu d’une traite, enlevé par le battement des mots qui feront échos à l’intime de chaque lecteur, pour une situation amoureuse, un rapport familial ou une solitude à s’expatrier. Un coup de coeur en toute simplicité, pour la musicalité de ces pages qu’on voudrait toutes recopier tant elles sonnent justes.

 

« On n’a pas idée de ce que c’est qu’une chemise sans les épaules de l’homme qu’on aime. On n’a pas idée du monde infiniment plat et chiffonné, roulé en boule, qui reste quand l’autre déshabite la vie, quand son corps est soustrait aux étoffes et aux caresses. L’existence n’a plus d’odeur. On marche le ventre en creux, encore et encore. C’est raconté dans tous les livres mais Jacques, lui, n’avait jamais écrit ces lignes-là, et c’était lui que je croyais. On arrose quand même les fleurs une fois par semaine parce qu’elles n’y sont pour rien, et que le monde est assez fané comme ça. On boit son thé à la même heure et on attend. C’est le dernier effort dont on est capable, l’attente. Le vide glisse ses doigts entre chaque côte et serre. La douleur a des ongles et elle vous donne du corps. Elle vous raidit, c’est elle qui vous fait tenir debout. Et c’est elle qui plus tard sait quand peu à peu relâcher l’étreinte. Il fallait qu’elle tenaille pour qu’on n’oublie pas de respirer, mais le souffle parfois revient sans qu’on y pense. Le deuil est un sommeil, plus long que les autres. Le noir et blanc finit toujours par rendre l’âme, lui aussi. »

 

 

Je vous recommande donc chaudement la lecture de La nuit introuvable.

L’avez-vous lu ? Connaissiez-vous déjà les mots de Gabrielle Tuloup ?