Atelier d’écriture 2

dimanche, décembre 17, 2017 0 2

     

        Salut sœur. C’est moi. C’est Souleyman. Le temps sur toi n’a rien abîmé. La distance ne t’a pas usée, tu as toujours la belle couleur de notre Terre, une Terre qui pourtant a perdu de sa chaleur…

       Tu es belle sœur. Tu me sers un café et je vois que tu es grosse. Tu es encore emplie de vie comme une mangue juteuse et moi ton frère je viens faner un peu cette beauté. Je vois bien que le plaisir de me voir, là, sur ton palier, n’a pas éclaté comme il aurait du. Je vois bien que ta bouche n’a pas ri comme avant, que dans tes yeux il y a quelque chose qui s’agite et qui s’inquiète, là, de me voir devant mon café sans y toucher. Tu dois savoir un peu, avec la radio et le téléviseur, tu dois savoir un peu ce qui est arrivé aux souvenirs que tu as laissés là-bas, au pays. Ils sont morts ma sœur. Tes souvenirs sont morts, oublie-les. Tu regardes mes mains crispées sur mon café tiède. Tu regardes et tu attends. Je te connais ma sœur, tu retiens tes lèvres qui voudraient s’ouvrir et me questionner. Je connais ta pudeur. Je vais te dire, avant que tes enfants ne rentrent de l’école, avant qu’ils ne te demandent qui est ce jeune homme cassé sur la chaise de la cuisine.

        Je suis là ma sœur, mais je suis seul et les autres ne viendront pas. Je me suis caché dans un sac de voyage quand ils sont arrivés chez nous. C’est la tante qui m’y a roulé en boule. C’est la tante qui a sauvé le petit Souleyman. Elle m’a dit de ne pas bouger. Je n’ai pas bougé ma sœur, et je suis là. Je n’ai pas bougé mais je n’ai pas pu ne pas entendre. Je ne peux pas te dire. Le café n’est pas encore froid et tu pleures déjà, silencieuse, pour ne pas m’interrompre. Tu peux pleurer ma sœur, ils ont tout tué de notre passé, même le chien, d’un coup de machette.

        Voilà.

        Nous sommes orphelins ma sœur… Ils sont entrés nos frères de même couleur, nos voisins du même pays et ils en ont arraché les racines, comme si nous n’étions pas nés de la même terre, comme si nous ne partagions pas le même ciel.

       Je suis là ma sœur, parce que je suis resté six jours dans une valise. Je suis là parce que je n’ai pas bougé et que je n’ai plus rien que toi. Je suis Souleyman ton petit frère. Je porte un nom qui n’a plus de Terre, et je viens chercher chez toi l’hospitalité d’une nouvelle vie. Une vie d’orphelin où nous serons deux, ma sœur.

        Tes enfants vont rentrer de l’école et mon café est froid. Tu m’en ressers un autre. Je le bois.

        Essuie tes larmes, je vais rencontrer ma famille.

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