Les mots d’Andrus Kivirähk

jeudi, octobre 15, 2015 0 1

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Séduite par la couverture sublime de la maison d’édition Le Tripode, par l’épaisseur pleine de promesse de l’ouvrage, par l’avis tout en paillettes de la libraire, je suis repartie avec L’Homme qui savait la langue des serpents sous le bras. Best-seller estonien d’Andrus Kivirähk, ce trésor d’imaginaire nous enfonce dans une forêt médiévale où les hommes de l’ancien temps luttent avec virulence contre l’implantation de la modernité : village de paysans s’engourdissant la langue à manger du pain.

 

« Mais il n’était pas question de revenir en arrière. J’étais là, au coeur de la folie moderne, et mon destin était d’y rester jusqu’à la fin de mes jours. »

 

Merveilleux en peaux de bêtes et sifflements reptiliens, ce récit est celui de la fin d’un monde légendaire. Un univers que l’on repousse derrière les buissons, qu’on enfouit dans l’épaisseur touffue d’un bois qu’on ne pénètre plus et sur lequel son ultime descendant veille avec pugnacité. Un évanouissement exaltant en 454 pages d’aventures rocambolesques, rencontres saugrenues, temporalité décousue. Une découverte littéraire en rire et effroi, qui charme à coup sûr par sa langue téméraire.

 

« La forêt n’est plus la même. Jusqu’aux arbres qui ont changé, ou peut-être tout simplement que je ne les reconnais plus, peut-être qu’ils me sont devenus étrangers. Je ne veux pas dire que leurs troncs se sont épaissis, que leurs couronnes se sont élargis, que leurs cimes sont de plus en plus hautes : tout cela est naturel. Il y a autre chose – la forêt s’est faite nonchalante, négligée. Elle pousse au hasard, elle se glisse là où elle n’était pas, elle me traîne dans les jambes. Elle est échevelée, ébouriffée. Ce n’est plus chez moi, c’est une chose en soi qui vit sa propre vie et respire à son propre rythme. On pourrait presque penser que c’est elle qui est à l’origine de la fuite des hommes, car elle se comporte en vainqueur qui s’étale sur les traces de son ancien maître. »

 

Cette lecture est l’enterrement joyeux d’un univers à la violence viscérale. La mirifique décomposition d’une culture dont l’on se détourne mais qui exalte toujours nos passions, qui envoûte notre imagination, nous maintient dans l’attente de l’apparition enchanteresse d’une salamandre antique. Derrière l’indéniable plaisir de la lecture, une critique audacieuse du progrès se dessine dans l’ornementation d’une religion satanisant ce qui fût naturel, dans l’aveuglement d’une civilisation naissante parjurant ce qui fût le bonheur.

 

« Puisqu’ils s’étaient construit un monde nouveau, ils auraient dû laisser l’ancien tranquille, ils auraient dû l’oublier. Mais à l’évidence, ils en avaient été incapables, vu que la couronne des vipères royales et le langage des oiseaux les alléchaient encore, et tant d’autres secrets de la forêt qui, dans leur mémoire, s’étaient étrangement déformés jusqu’à prendre une autre signification, toute nouvelle et toute stupide. Ils n’étaient pas parvenus à se libérer totalement de leur passé: il les attirait sans qu’ils sachent pourquoi, mais quand ils tombaient effectivement sur quelque chose de très ancien, ils ne savaient pas se comporter: ils étaient comme de petits enfants qui, en allant s’abreuver à la source, se penchent trop et tombe à l’eau tête première. »

 

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Une ode à la Nature et au folklore dont je vous recommande la lecture atypique !

 

Le tout en mangeant de la viande d’élan grillé et en écoutant des chants monastiques !

 

 [Ouh Yeah]

 

Et vous, un coup de coeur singulier à me partager ?

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