Les mots de Grisélidis Réal

mercredi, mai 23, 2018 0 3

Je vous avais partagé cette claque inaugurale donnée par Grisélidis Réal à la lecture de son autobiographie Le noir est une couleur dont vous pouvez retrouver la chronique ici. J’y avais découvert le portrait d’une femme sans concession, dévouée à ses amours noirs et ses enfants lumineux, se décidant au pire pour continuer à les faire vivre et à les aimer. La « catin révolutionnaire » est immédiatement rentrée dans mon Panthéon personnel de femmes passionnées qui luttent avec abnégation pour être pleinement, et partager avec leur famille de coeur, en roulotte ou passe crasseuse, l’intensité des instants présents.

 

«  Mais bon Dieu, il faut donner forme à sa révolte, et remuer la tourbe, et en extraire ces demi-crevé. Je propose une réforme pour l’abolition des prisons. Leur transformation en cours de philosophie, d’histoire d’art et de sciences. Ce serait tellement plus intelligent et productif ; il en sortirait des hommes et non des bêtes montrant les dents. Et qu’on soit nourri normalement ! Nous sommes des êtres humains, et non des cochons ! Les cochons d’ailleurs mangent à leur faim… »

 

Publié Posthume, Suis-je encore vivante ? est le journal qu’elle a tenu lors de son emprisonnement de février 1963 au 29 août de la même année, dans une prison pour femmes de Munich. Incarcérée pour avoir vendu de la Marijuana à un soldat américain, vendue par un Judas, Grisélidis raconte avec sa verve poignante son quotidien emmuré. Les jours vacillent affamés, entre moments de désespoirs et de grâce fragile. Coups de pinceaux, de stylos et bouffées de cigarettes sont les seuls échappatoires à la folie d’être enfermée. Parfois la prisonnière se perche pour voir dehors, c’est son petit cinéma amer, qui lui rappelle la violente liberté qu’il y a dehors.

 

« Que ne donnerais-je pas pour être avec mes enfants, loin d’ici, assise dans une clairière au Valais ! Je donnerai tous mes habits et même mon amoureux noir. Et pourtant je l’aime. Je le tuerais à moitié pour ne m’avoir plus écrit, le monstre ! Il faut que je travaille. Mais d’abord j’irai au Cinéma, après m’être fait un peu belle (si l’on peut dire) et avoir fardé ma bouche d’une craie rouge foncé. »

 

Grisélidis Réal est une femme à découvrir, par son oeuvre littéraire magnifique ou par son combat politique. Son art est d’être entière et de sublimer les hommes et les femmes, ceux qui d’habitude sont cachés, les noirs, les tziganes, les prostituées… Ainsi dans les couloirs de cette prison allemande on croise les destins doux ou méchants de femmes de tous âges, des grandes et des médiocres, des discrètes ou des inoubliables, comme cette aviatrice rousse unijambiste qui met le monde à son unique pied, insuffle de la force à qui elle sourit.

 

« J’étais là au milieu d’elles, comme une ombre à travers laquelle passaient leurs voix évoquant ces choses terribles, et je songeais que j’étais leur témoin dans le temps, et que pendant que ces femmes parlaient des cruautés qui avaient détruit leur vie, leur bonheur, nous tournions en rond dans ce petit espace, emprisonnées, au milieu de filles vulgaires et méchantes qui s’entretenaient de leurs petits soucis et n’allaient pas à la cheville de ces deux grandes femmes – et que pendant qu’elles avaient vécu ces martyres, j’étais moi, enfant insouciante, bien en sécurité en Suisse. »

 

Suis-je encore vivante ? interroge la fragilité tangible de la vie et nos ressources individuelles pour en surmonter les affres. Entrer dans l’univers de Grisélidis Réal, c’est partager un monde sans concession, découvrir ce qu’il a de sublime dans le moche, de précieux dans l’innommable, d’inestimable dans la misère. L’auteure peint l’existence dans ses couleurs les plus vives. Impossible de ne pas être saisie à ses mots par l’ardeur de la vie, qui si l’on n’écume pas les trottoirs pour subsister, si on lit paisible au chaud dans un appartement avec canapé, n’est tangible que dans la littérature, la sienne, sensorielle, ou d’autres.

 

« L’amour n’est beau que si on le fait avec un dieu – alors il est si parfait, si grand, qu’on ne regrette rien ». Toutes les autres amours sont des comédies, et amoindrissent l’être. Seul un amour spiritualisé à l’extrême comme un mystère religieux donne aux actions de la chair toute plénitude. Il n’y a pas de péché charnel. Niaiserie, foutaise de ceux qui ont des complexes – des mesquins, des « infirmes de l’esprit ». Ce sont eux qui abîment tout. Aux purs tout est donné, tout est permis, ils glorifient la vie, l’esprit, la matière, l’homme. Les purs sont ceux qui ne font pas de restrictions. »

 

Je vous conseille donc vivement la lecture de cette auteure crue et splendide dont l’existence sur papier vous réveillera, j’en suis sûre, à la réalité d’une époque pas si révolue.

 

« Les Noirs recouvriront la terre, toutes les races se mélangeront, grâce à l’Amérique. A côté de toute ce qu’elle apporte de mauvais, il faut lui laisser cette grande action. Alors je vois la terre comme une immense fête nègre, avec des danses, des musiques, des amours royales et libérées de toute chaîne morale fausse ! »

 

Avez-vous déjà lu Grisélidis Réal ?

Avez-vous d’autres plumes à me conseiller ?

Les mots de Grisélidis Réal

mercredi, octobre 21, 2015 0 2

Grisélidis réal

 

Le noir est une couleur est une ode à cette peau d’ailleurs, à ces corps en jazz et caresses, de ceux qui savent aimer. Un témoignage en lumière sur la prostitution. Sans filtre, la vie d’une mère en survivance. Dans une Allemagne inhospitalière, il faut se cacher derrière les briques rouges d’une maison close, au milieu de la déchetterie, se réfugier sous le plafond en carton d’une vieille roulotte tzigane. Dans cette carapace marmiteuse, se loge l’ultime réconfort de ton identité proscrite.

 

« Oui, cherche, fouille dans mon passeport. Vous ne trouverez jamais. L’amour, ce n’es pas là qu’il niche ! Il bat ailleurs, dans les endroits qui vous échappent. Rescapé de Dachau, d’Auschwitz ! En roulotte, au pied des ordures ! Dans tous vos gaz, fosses communes, fours crématoires, vous n’avez pu le détruire, le coeur tzigane ! »

 

Autobiographie d’un amour violent, enfumé, passionnel. Amour en passes fiévreuses. Sous les coups d’une misère qui frappe. A la porte, le destin cogne pour te priver de ton impudence. De tes amants noirs, ceux qui te donnent vie en coups de reins mal protégés. Grisélidis, toi qui osa tout dire. Le dérangeant, le maladif, le caché, les viols et les amitiés en secours, la folie, l’enfermement de ta liberté viscérale. Toute ta vie pleinement vécue d’être partagée sans réserve.

 

«  En ce temps-là, notre destin, c’était des Noirs au sourire et aux épaules vastes comme l’océan, sur eux on voguait en sécurité, ils nous amenaient au port. Ces soldats noirs, ils avaient un coeur éclatant comme leurs dents blanches, leurs mains c’étaient nos oreillers, leurs corps c’étaient nos maisons, nos havres dans les naufrages. Ah comme ils brillaient sombrement dans la neige ! Comme leur douce peau noire rayonnait, malgré le froid qui nous cinglait le visage ! Comme ils étaient chaud et bons sous leurs uniformes verts ! Leur coeur faisait fondre l’hiver. »

 

Les mots de Grisélidis sont pour ses amants d’ébènes, ses frères tzignanes, ses soeurs de pavés. Pour cette vie misérablement belle, infectée d’autrui, sauvée par l’autre, par ses coups d’amour et de jalouse folie. Cette vie au sexe tarifé, unique échappatoire à l’aliénation. Ses mots témoignent d’une existence à se cogner, à n’en jamais oublier la fragilité insidieuse. Une vie à cahoter.

 

grisélidis réal

 

On écoute un disque de Sonia Dimitrievitch et Yoska Nemeth, on goûte une cuillerée de confiture de haschisch, on se laisse bercer par les bras noirs et paginés du livre, et on me partage ses mots préférés. Vos coups de cœur à partager.

Tiroir des chroniques littéraires

mercredi, mars 25, 2015 0 0

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Abad HéctorL’oubli que nous serons.


carré4 Adichie Chimamanda Ngozi – L’Hibiscus Pourpre.


carré1Austen Jane – Orgueil et préjugés.


carré2Andric Ivo – L’éléphant du vizir.


carré5

 Balzac Honoré – Le Lys dans la vallée.


carré4Baricco Alessandro – Novecento pianiste.


carré1 Baudelaire Charles – Le Spleen de Paris.


carré2

 Bourdeaut Oliver – En attendant Borjangles.


carré3 Brasme Anne Sophie – Le carnaval des monstres.


carré5Brasme Anne Sophie – Nos vies antérieures.


carré4Burroughs et KerouacEt les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines.


carré1Calvino Italo – Le Baron Perché.


carré3

Camus Albert – L’Etranger.


carré2Catel et BouquetJoséphine Baker.


carré4 Chalandon Sorj – Le quatrième mur.


carré5De Fombelle Timothée – Tobie Lolness.


carré1De Lafayette Marie-Madeleine – L’Histoire de la Princesse de Montpensier.


carré3 Delerm Philippe – Le trottoir au soleil.


carré2Delmaire Julien – Bogolan.


carré1

 Diop Boubacar Boris – Murambi, le livre des ossements.


carré4Dumas Alexandre – Les Trois Mousquetaires.


carré5 Eluard Paul – La vie immédiate.


carré3 Fanon Frantz – Peau noire masques blancs.


carré4

Ferrante Elena – Une amie prodigieuse.


carré2 Ferrari Jérôme – Le Sermon sur la chute de Rome.


 carré4Garcia Marquez Gabriel – Mémoire de mes putains tristes.


carré1Gaudé Laurent – Ecoutez nos défaites 


carré5

Gyasi Yaa – No Home


carré3Groult Benoîte – Ainsi soit-elle.


carré5

 Kelsey Moore Edward – Les Suprêmes.


carré2 Kessel Joseph – Les cavaliers.


carré1

Kivirähk Andrus – L’homme qui savait la langue des serpents.


carré2 Kundera Milan – Risibles amours.


carré3 Lampedusa [di] Tomasi – Le Guépard.


carré4

London Jack – Martin Eden


carré2Lewis Matthew – Le Moine.


carré1Mabanckou Alain – Petit Piment.


carré5Malek Niroz – Le promeneur d’Alep 


carré3Martinez Carole – Le Domaine des Murmures.


carré1

Morpurgo Michael – Le Royaume de Kensuké 


carré4

Pennac DanielLe dictateur et le hamac.


carré5 Radiguet Raymond – Le diable au corps.


carré2Réal Grisélidis – Le Noir est une couleur.


carré2 Reza Yasmina – Heureux les heureux


carré3Riordan Rick – Percy Jackson.


carré1 Sagan Françoise – Un profil perdu.


carré5

Salinger Jerome David – L’attrape-coeurs.


carré4Seamon Hollis – Dieu me déteste


carré3

 Shafak Elif – L’architecte du Sultan


carré2

 Vian Boris – L’arrache coeur.


carré4 Yourcenar Marguerite – Mémoires d’Hadrien.


carré1Zola Emile – L’Oeuvre.

 

Mais aussi : Les mots de mon enfance