Les mots d’Albert Camus

mercredi, février 21, 2018 0 1

 
 
Dans le cadre du #ReadingClassicsChallenge2018, après Mme de Lafayette et Jules Verne, je me suis attelée avec empressement à Albert Camus et je l’ai suivi dans les rues empesées d’Oran. L’hécatombe des rats crachant du sang ouvre cette lecture : « Ils sortent » s’exclame le vieil asthmatique, avant que de la cage d’escalier liminaire, ne s’étende le mal purulent : La Peste.

 

« Oui, il fallait recommencer et la peste n’oubliait personne trop longtemps. Pendant le mois de décembre, elle flamba dans les poitrines de nos concitoyens, elle illumina le four, elle peupla les camps d’ombres aux mains vides, elle ne cessa enfin d’avancer de son allure patiente et saccadée. Les autorités avaient compté sur les jours froids pour stopper cette avance, et pourtant elle passait à travers les premières rigueurs de la saison sans désemparer. Il fallait encore attendre. Mais on n’attend plus à force d’attendre, et notre ville entière vivait sans avenir. »

 

Il ne faut pas vous attendre à éprouver de l’empathie pour les personnages. Comme dans l’Etranger, on regarde de loin les protagonistes exilés dans l’absurdité de leur quotidien. Les habitants succombent les uns après les autres enfiévrés, et notre narrateur, le docteur Rieux, les assiste impuissant dans des rituels répétitifs. Vous ni trouverez ni passion, ni débordements de joie ou de larmes, mais une chronique placide des caractères et des événements qui fait la captivante singularité de cette oeuvre.

 

« Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils réfléchissaient sans cesse n’avait que le goût du regret. Ils auraient voulu, en effet, pouvoir lui ajouter tout ce qu’ils déploraient de n’avoir pas fait quand ils pouvaient encore le faire avec celui ou celle qu’ils attendaient _ de même qu’à toutes les circonstances, même relativement heureuses, de leurs vie de prisonniers, ils mêlaient l’absent, et ce qu’ils étaient alors ne pouvait les satisfaire. Impatients de leur présent, ennemis de leur passé et privés d’avenir, nous ressemblions bien ainsi à ceux que la justice ou la haine humaines font vivre derrière des barreaux. Pour finir, le seul moyen d’échapper à ces vacances insupportables était de faire marcher à nouveau les trains par l’imagination et de remplir les heures avec les carillons répétés d’une sonnette pourtant obstinément silencieuse. »

 

Ce qui est beau chez Camus, c’est son écriture magnifique et concise, son génie à saisir le collectif, l’humeur d’une ville emmurée dans l’attente. On sent que chaque phrase est mûrie de son observation du monde, chaque mot pesé pour mieux dire le vrai. Et c’est dans cet embrassement objectif de la vie qu’on trouve notre plaisir de lecteur, dans cette description des paysages et des impulsions. Sous le soleil haut d’Algérie, nous sommes saisis de cette même torpeur. La lecture enfièvre, et l’on tourne les pages jaunes dans l’attente d’une résolution à ce mal qui emprisonne les citoyens d’Oran.

« Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et ils n’y avait plus pour nous que des instants. »

 

Si vous aimez les livres où la psychologie des personnages, les rebondissements rocambolesques et les intrigues entremêlées vous font tourner les pages, il est fort à parier qu’Albert Camus ne saura pas vous charmer. Mais si vous aimez les miroirs réfléchissant l’absurdité de l’humanité, courbant l’homme sous le poids de l’adversité, grossissant la particularité de chaque instant dans ce temps qui passe et emporte tout, alors ce livre est fait pour vous. Je vous déconseille cependant de lire La Peste en mangeant.

 

« Marchant toujours, pressé de toutes parts, interpellé, il arrivait peu à peu dans des rues moins encombrées et pensait que ces choses aient un sens ou non, mais qu’il faut voir seulement ce qui est répondu à l’espoir des hommes. »

 

Lire Albert Camus c’est participer à une expérience de vie dont les mots sont les agréments essentiels. Je vais continuer de découvrir son oeuvre, discours, essais et romans…

 

Quel est votre oeuvre préférée de cet auteur ?

Que me conseillerez-vous de découvrir ?

Kaléidoscope féminin par Maggie West

dimanche, février 18, 2018 0 3

Pour la dernière SlutWalk la photographe Maggie West s’est servi de son art pour sublimer le corps de nombreuses femmes fortes militant pour l’émancipation sexuelle des femmes. En les exposant nues dans les rues de Los Angeles, dans la diversité de leurs corps multicolores, elle a invité les passants à s’interroger sur la diversité des identités féminines et de leur sexualité, en courbes et en couleurs. Je partage avec vous son travail magnifique, essentiel et sans vulgarité aucune. Une exposition kaléidoscopique d’individualités sublimées.

 

 

Retrouvez son travail sur son site son Instagram  et son Tumblr


 

En espérant que la balade vous ait plu.

 

Les mots de Malorie Blackman

mercredi, février 14, 2018 0 7

J’avais entendu parler de cette série jeunesse il y a des années. Je les avais vu passer de loin. J’avais été attirée par ces titres évocateurs qui suscitaient l’enthousiasme, mais je ne les avais pas ouvert. Et puis en les retrouvant écornés, sur les étagères du CDI de mon collège, je me suis rappelé cette émulation d’il y a quelques années et je les ai empruntés. Et ce qui devait arriver arriva, Malorie Blackman m’a séduite, avec difficulté certes, mais elle a réussi à faire rentrer cette trilogie dans les livres qui comptent.

 

« – Ne dis pas ça…

– Quoi ?

– Nous les Nihils et vous les Primas.… C’est comme si tu étais dans une maison et moi dans une autre. Et qu’un mur immense nous séparait. »

 

Entre chiens et loups et les deux opus suivants sont une dystopie : ils nous plongent dans une société sombre et imaginaire dont les membres ne peuvent atteindre le bonheur. Malorie Blackman a choisi une société en miroir de la notre, un univers romanesque en noir et blanc pour nous remémorer les pages les plus violentes de notre histoire, dont les sillons se déportent sur notre présent. Cette histoire raconte la ségrégation des Nihils -les blancs – dans un pays ou les Primas – les noirs – ont le pouvoir. Si tout est imaginé, cette trilogie a l’intelligence de nous faire réfléchir aux rouages du racisme et de la haine, malheureusement toujours d’actualité.

 

« Un mot qui avait blessé mon meilleur ami, un mot qui me faisait souffrir. Je n’avais pas encore compris que es mots avaient un tel pouvoir. Ceux qui affirmaient que les mots ne pouvaient pas faire mal se trompaient. »

 

J’ai d’abord trouvé le 1er tome intéressant. Intéressant sans plus. L’histoire de Sephy, la fille du premier ministre, et de son meilleur ami et premier amour Calley, subissant des discriminations constantes. Le récit ne m’a pas vraiment captivé au commencement, bien qu’il soit bien écrit. Cela ressemblait à une énième réécriture de Roméo et Juliette, mais non, que nenni ! D’abord j’ai été frappée d’avoir du mal à imaginer les personnes sous leur couleur de peau respective. Au début de l’histoire, alors qu’on ne sait pas à quoi ressemblent les personnages, dans ma tête la fille du 1er ministre était blanche, et le garçon discriminé noir. Or c’est l’inverse. Cela m’a fait prendre conscience que mes lectures jeunesses n’avaient pas réussi à forger mon imagination à ce schéma de représentation : c’est vrai qu’avec la Comtesse de Ségur on est loin de l’altérité qui m’est si chère. Ce livre questionnait ma pratique de lectrice, il interrogeait mon imaginaire et ma manière de percevoir la société. Alors j’ai continué ma lecture et mon intérêt a grossi à la mesure de la cruauté de l’histoire, jusqu’à la terrible fin du tome 1 qui m’a aussitôt fait ouvrir  le Tome 2, j’étais happée.

 

« Il n’y avait besoin de rien de plus – une averse, un claquement de porte, un coup de couteau ou un coup de feu – et une personne pouvait disparaître et ne plus exister que dans le souvenir de ceux qui restaient. La vie était trop fragile. »

 

Le tome 2 a été une véritable claque. Malorie Blackman y décrit avec une percutante violence les mécanismes de la détestation. Les sentiments humains les plus indicibles sont au coeur de La Couleur de la Haine, ils sont tangibles et fascinants, et l’histoire continue avec un rythme effréné. On sait que le troisième tome Le Choix D’aimer a pour thème « l’espoir » alors on supporte l’atroce pour aller voir plus loin, des années plus tard, quand les personnages ont grandi ou vieilli, mais n’ont jamais fini de se construire, car chacun porte en lui une part d’horreur.

 

« Tu es une pionnière. Tu es neuve, avec ta couleur propre, ton physique qui n’appartient qu’à toi. Tu représentes peut-être un espoir pour le futur. Une personne différente et spéciale. Un symbole destiné à perdurer alors que nous disparaîtrons, notre ignorance et notre haine devenues obsolètes. Nous serons comme des dinosaures, des êtes voués à l’extinction. Une extinction programmée. »

 

Je ne veux pas vous raconter l’intrigue qu’il faut découvrir par vous-même, car le suspense est sans doute l’un des ingrédient principal pour apprécier cette lecture. Cependant je peux vous affirmer que cette trilogie nous plonge au cœur des rapports humains les plus conflictuels, au sein d’une famille qui peine à communiquer, comme dans le brassage d’une société qui se déchire, tiraillée entre politiques véreux et révolutionnaires desespérés.

 

 « Il était très habile de la part des Primas à la peau sombre d' »autoriser » ces quelques Nihils à la peau bien blanche à s’en sortir. Ces Nihils qui avaient atteint un certain niveau social servaient de soupape de sécurité. Un alibi qui permettait aux Primas d’affirmer : « Vous voyez, eux, ils ont réussi. S’ils le peuvent, vous le pouvez aussi, et si vous restez pauvres, c’est votre faute, pas la nôtre. » »

 

J’ai rarement lu un livre si pertinent sur les sentiments contradictoires qui peuvent nous animer à faire ou défaire, espérer ou rejeter, haïr ou supporter. Je ne me rappelle pas avoir jamais perçu les mécanismes de la haine avec autant de clairvoyance. Jamais je n’avais été touchée de si près la puissance des convictions, ni n’étais entrée dans une famille sans en ressortir avec autant de brisures.

 

« Des mots durs. Pour le forcer à partir. S’il me quitte maintenant sans un regard derrière lui, alors je trouverais le courage; mais il restait là, immobile, même pas faché. Je voulais qu’il se mettre en colère contre moi. J’en avais besoin. »

 

Ces livres donnent froid dans le dos car ils font réfléchir à notre société, à ces événements qui ne sont pas vraiment passés, aux systèmes de domination et d’assujettissement qui régissent encore trop souvent nos quotidiens. Cette trilogie jeunesse est faite pour les lecteurs avertis, des adolescents ou adultes qui n’ont pas peur, par la fiction, de regarder notre monde en face.

 

« Parfois, je me suis demandé si ça ne valait pas le coup de devenir fou, pour être heureux. »

 

Cette trilogie est donc un coup de cœur à se divertir et surtout à réfléchir. Une histoire terrible et magnifique, pleine d’amour et de déchirements irréversibles. Un récit que vous ne pourrez pas lâcher et dont vous ne sortirez certainement pas indemnes.

 

That’s just the way it is.
Some things will never change.
That’s just the way it is.
But don’t you believe them.

 

On écoute Strange Fruit de Billie Holiday pour accompagner notre lecture.

 

Avez-vous déjà lu cette trilogie ou un autre livre de Malorie Blackman ?

Avez-vous d’autres romans pour penser notre société à me conseiller ?